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    Dans mon panier ce matin à la fraîche j’ai cueilli

    Les fruits à nous offerts par dame nature la jolie

    Les voici qui se présentent à vous habillés de leur bonne mine

    Ils regorgent de vitalité ,de couleur, de fruité et de vitamines

     

     

     

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    Je me présente Fraise des bois pour vous servir

    Dame Fanfan ma déesse en bisous aime m’offrir

    Je suis une petite coquine rougissante et curieuse

    J’aime me cacher sous les pas des jolies promeneuses

     

     

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    Je suis rond noir brillant et ferme sous la dent

    On me préfère en gelée, liqueur, crème et pourtant

    Délicatement croqué et savouré nature sur le pied

    Mon arôme de cassis à jamais distille en vous sa légèreté

     

     

     

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    Je suis la reine des jardins et plait à tout le monde

    Juteuse rouge déclinant mes robes de jolie ronde

    Mes pépins crissent sous la dent ma chair remplit les bouches

    Je suis fraise jusqu’au bout de ma saveur si douce

     

     

     

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    Pour me cueillir d’un peigne il faut être équipé

    Je me cache dans les bois et il faut me trouver

    Myrtille est mon nom il est prélude à dégustation

    Et j’habille les tartes et les gâteaux avec passion

     

     

     

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    Qui se frotte à mon buisson habillé de griffures rentre à la maison

    Je ne me laisse pas cueillir comme une gourgandine en pamoison

    Parfois il faut trancher les chemins pour découvrir mes merveilles

    Mûre, pleine de jus, de couleur, de saveur, la reine de la forêt qui veille

     

     

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    On me donne plusieurs noms, difficile de s’y retrouver

    Canneberge, Cranberry, grande airelle pour bien me nommer

    Les indiens connaissaient déjà mes vertus de bonne fille

    En jus je suis consommée mais j’accompagne aussi les amis fruits

     

     

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    Framboise au cœur de grivoise dans tes bras me pavoise

    Tu es la concurrente de la fraise dans les cours villageoises

    Merveille de sensation on te marie de toutes les façons

    Fragile et éphémère délicate et sensible tu es ma passion

     

     

     

     

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    Salade de fruits des bois, baies aux douces couleurs rubis

    Déclinaison de pourpre de grenat de framboise et cassis

    Merveilles de la nature, concentré de ses bienfaits jamais égalés

    Depuis la nuit des temps nous régalons les hommes de nos bienfaits

     

     


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  • La librairie ombragée

     Blacet El Fham à Miliana ou Place du Charbon où vous pouvez prendre un thé ou une boisson rafraichissante à l'ombre de ses platanes et même lire un livre à petit prix de la librairie de plein air d'à côté...à moins qu'une brocante ne à soit à votre goût

     

     

    le coeur perçoit ce que l'oeil ne voit pas


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    Miliana-confitures
    Ah, ces confitures que les milianaises (il n'y a pas qu'elles) savent si bien préparer ! A commencer par la confiture de cerises, souvent avec leurs queues comme pour les poires blanquettes, toujours en réserve prêtes à servir aux invités.
    Et que dire de la pâte de coings, les coings de Miliana étant récherchés pour leur senteur et présentés en alléchants losanges.
    El Merhouma nous gâtait aussi avec d'autres préparations ...

     

    Pâte de coings

    Résultat de recherche d'images pour "petites poires avec queue"


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    Résultat de recherche d'images pour "Isabelle Eberhardt - Rakhil"

     

     Isabelle Eberhardt - Rakhil (mai 1900)

    Il était d’une grande beauté, de type arabo-asiatique dont rien de berbère ne venait troubler la mâle harmonie.

    Cependant, en ses longs yeux noirs, d’une forme parfaite, une sombre tristesse jetait un voile morne, au lieu de ce regard calme et résigné, si serein des vrais Croyants.

    Il s’arrêta net au milieu de la place, comme fasciné par le spectacle de l’apothéose de Rakhil.

    D’après les vêtements et les bijoux de la Juive, il devina sa condition et s’approcha résolument d’elle.

    — Qui es-tu, et que fais-tu là ? demanda-t-il.

    — Qui je suis ? Je suis Rakhil et si tu ne me connais pas, c’est que tu es un étranger ou un enfant qui ne connaît point les femmes.

    — Je viens de loin, de France… Non, je ne te connais point. Tu attends peut-être quelqu’un ?

    — Non, je suis seule. D’ailleurs je n’attends pas les hommes sans la rue.

    — Vois, le soleil lui-même te caresse amoureusement… Tu es belle, belle comme aucune femme parmi celles que j’ai rencontrées jusqu’ici. Tu es heureuse d’être si belle, dis ?

    — Non, je suis triste.

    — As-tu du chagrin, pour être triste ?

    — Non… pas de chagrin… Je ne sais pas… Je suis triste et je m’ennuie, voilà.

    Le jeune homme, surpris et charmé de ces paroles si étranges dans la bouche de cette Juive, lui dit :

    — Montre-moi ta maison. Tu me plais.

    Sans répondre, longuement elle le regarda dans les yeux, et ce regard lourd, impénétrable à la fois et pénétrant, troubla profondément le Musulman.

    … Subitement Rakhil sentit le besoin obscur, irraisonné de repousser les offres du jeune homme et de s’en aller… Et cependant il était certes le plus beau et le plus attirant de tous les hommes qu’elle avait connus jusque là, et elle sentait bien qu’elle le désirait. Mais en même temps elle ressentait quelque chose d’étrange et d’inconnu, qui lui remontait du cœur à la gorge et qui l’étouffait. Elle n’eut pu dire si c’était de la douleur ou de la volupté et, incapable d’analyse, elle s’abandonnait. Ainsi, d’abord elle avait voulu fuir, tourner le dos à cet homme dont elle ignorait tout, même le nom. Puis, elle sentit qu’elle ne pouvait détacher ses yeux des siens et que le regard du Maure l’attirait, semblait la résorber.

    Alors elle pâlit et, pour échapper au charme angoissant de cette heure singulière, elle se détourna et marcha, disant :

    — Viens !

    … Quand ils furent dans la chambre de Rakhil, la Juive s’arrêta devant le Maure et, lui mettant ses deux mains nues sur les épaules, elle murmura :

    — Comment t’appelles-tu ?

    — Mahmoud…

    — Toi aussi tu es triste ? Je l’ai compris tout de suite, va. Et c’est pourquoi je t’ai emmené maintenant. N’importe quel autre, je l’aurais chassé, parce que je m’ennuie.

    — Oui, je suis triste, bien triste… plus que toi certes. Mais quelle drôle de fille es-tu donc ? Ce ne sont point là les discours que les femmes de ta classe et de ta race tiennent aux hommes la première fois surtout ! Pourquoi la tristesse t’intéresse-t-elle à ce point ?

    — Je ne sais pas… Je souffre… C’est comme quand la fièvre tourmente un malade. Il ne peut dire où il a mal, mais tout son corps est brisé et il ressent un malaise affreux… Il en est ainsi de mon cœur. J’ai cependant tout ce qu’une femme peut désirer, j’ai des toilettes, des richesses, des bijoux, je mange mieux que les dames françaises et je vais au bain tous les jours, et je me lave avec des parfums de Tunis. Il ne me manque rien, et pourtant je suis triste, et je sens que c’est le bonheur qui me manque, le principal…

    — Qu’est-ce que tu appelles le bonheur ?

    Elle garda le silence, son esprit inculte se débattait dans les ténèbres de ces choses ardues qu’elle ressentait bien, mais qu’elle ne pouvait comprendre.

    — Ah tu ne sais pas ce que c’est que le bonheur, dit-il avec un sourire amer. Eh bien cela n’est guère étonnant de ta part à toi, qui ne sais rien. Mais moi qui ai étudié les Musulmans, puis qui suis allé étudier les Français dans leur lointain pays, à Paris, moi qui ai vainement cherché à pénétrer ce grand mystère que ton âme ignorante vient d’évoquer je n’ai point trouvé et, tout comme toi, j’ignore ce que c’est que le bonheur… Ce n’est pas ton ignorance qui m’étonne, c’est que tu aies pu concevoir et éprouver, quoiqu’inconsciemment, de pareils tourments, qui sont pourtant l’apanage et le lot amer des seules grandes âmes !

    Rakhil, assise auprès de lui sur son large lit très bas, le contemplait écoutant presque sans comprendre, se laissant griser peu à peu à la musique de cette voix à la fois admirablement modulée et mâle, maniant avec une grâce et une élégance encore inconnues d’elle cette langue arabe, pourtant si sophistiquée et si abâtardie dans l’Occident musulman par les mélanges et les promiscuités.

    … Peu à peu, la petite lampe de cristal à abat-jour en forme de tulipe rose, s’éteignit, faisant l’ombre sur l’étreinte de ces deux êtres dont les âmes, à la fois si distantes l’une de l’autre, si différentes et si proches, si semblables semblèrent se rapprocher encore, en un pressentiment d’autres ivresses, d’autres joies plus intenses et plus subtiles. Le matin, quand Mahmoud offrit à Rakhil un salaire généreux, elle repoussa sa main.

    — Non, pas toi… dit-elle.

    Elle qui avait été toujours si dure à l’homme, si férocement rapace, si avare, n’eût pu expliquer pourquoi elle n’osait pas accepter de cet homme comme de tous les autres le salaire de son amour mercenaire. Quand il fut parti, elle s’étendit, indolente, sur son lit défait, et resta là immobile et pensive. Elle éprouvait une lassitude infinie, mais délicieuse et sans l’angoisse habituelle qui étreignait son cœur à chaque réveil, surtout après les nuits de volupté plus intense.

    Elle sentait qu’il y avait quelque chose de changé en son âme, et qu’elle n’était plus la même. Et elle se souvint de la prédiction du Jahir Abdesselem :

    « Bientôt l’amour que tu ignores et que tu foules sans cesse aux pieds comme la plus vile des choses, envahira ton âme et la dominera toute… ».

    Peut-être était-ce cela, l’aube de l’amour ?

    Et elle sourit, radieuse, à cet inconnu qui semblait poindre à l’horizon monotone de sa vie. Mais aussitôt elle se souvint des autres prédictions du magicien et un nuage de tristesse s’étendit sur ses traits.

    Son sourire s’effaça.

    Et la crainte de la Mort envahit de nouveau son cœur.

     

    *

    *   *

     

    Mahmoud, lentement, remontait à travers les rues étroites où régnaient encore la pénombre et la fraîcheur matinale, vers la partie la plus ancienne et la plus déserte de la ville.

    Là-haut se trouvait la maison de son père, Si Halil Ben Yakoub, ancien caïd, retiré maintenant dans la vieille demeure achetée jadis par son père, officier des Beys, originaire du Hedjaz lointain. Il n’y avait pas quinze jours que Mahmoud était entré là, dans cette demeure austère et rigide qu’il avait quittée depuis sa plus tendre enfance : sa mère était morte, le laissant, tout petit, à la garde de la seconde épouse de Si Halil, Lella Kadoudja qui adorait l’enfant et l’avait élevé dans la mollesse et les perpétuelles gâteries. Si Halil, alors caïd, ne pouvait s’occuper lui-même de l’éducation d’un enfant en bas âge, le plaça à la zéouiya des Bahmania d’Annéba, dont il était le Cheikh, et où grandissait déjà son fils aîné, fils de Lella Kadoudja et qui avait nom Aboul-Kacim, vulgairement Belguessem ou Belkassem.

    Mais autant l’aîné des fils de Si Halil s’était montré docile et appliqué aux études scholastiques de la vieille zéouiya, autant le cadet se montra espiègle, rebelle et paresseux, d’un esprit frondeur qui surprenait et déconcertait ses maîtres. Il s’esquivait le plus souvent possible, et s’en allait jouer avec les petits Maltais et les enfants des pêcheurs siciliens, le long de la grève.

    Enfin, lassés de son inconduite incorrigible, les tolba de la zéouiya des Bahmania renvoyèrent Mahmoud à son père qui, en désespoir de cause, le confia à son frère, Si Ahmed, établi à Alger.

    Si Halil n’avait pas revu son frère depuis de longues années et ne se douta guère que Si Ahmed, en contact continuel avec les Européens en avait pris les idées plus larges que profondes, et surtout les mœurs dissolues. L’enfance elle-même de Mahmoud fut donc orageuse et troublée, tandis que celle de son frère aîné s’écoulait, paisible, dans les murs de l’austère zaouiya.

    Si Ahmed s’était attaché sincèrement à son neveu, d’une intelligence précoce qui surprenait tous les maîtres qu’on lui donnait.

    Mahmoud fut placé au lycée français où il perdit tout ce qu’il avait de vraiment arabe, sinon dans son caractère, du moins dans son esprit. Il s’était mis à lire, en cachette, avec une avidité folle, dévorant tous les livres que Si Ahmed lui-même lui passait, pêle-mêle, voulant, disait-il, en faire un esprit encyclopédique.

    Ce genre d’éducation, chaotique, incohérent, développa chez Mahmoud un esprit d’analyse puissant, mais aussi dissolvant qu’aucune puissance synthétique ne venait mitiger et ordonner. Sous l’influence du milieu ambiant, et sous celui de ses lectures, Mahmoud devint vite indifférent en religion et considéra d’abord les pratiques de dévotion comme inutiles et presque ridicules, puis se mobilisant par l’abus de sophismes répétés autour de lui et dans les livres son esprit s’attaqua aux dogmes. Enfin quand, au sortir du lycée, il se rendit à Paris pour y faire des études de droit, Mahmoud ne conservait plus qu’un vague déisme pseudo philosophique qui voila encore son scepticisme moderne tout de surface, tout d’ironie et de calembours. Avec la facilité non pas d’assimilation mais de contagion qu’ont les êtres de race primitive ou déchue, Mahmoud devint vite semblable à la plupart de ces jeunes étudiants algériens, tunisiens, égyptiens ou turcs qui viennent là se contaminer au contact de ce qu’il y a de plus malsain et de plus vil dans la civilisation moderne, cet affreux nihilisme moral et religieux de la plupart.

    Sensuels, voluptueux, indolents comme tous les descendants de race guerrière et forte tombée à l’inaction et à la mollesse, ils se laissent prendre par leurs vices que, loin de redresser, la vie factice des grands centres, de Paris surtout, flatte et développe… Et ils rentrent au pays dépourvus de ce qui fit la grande force de l’Islam : la foi, l’inébranlable foi, splendide, allant tous les jours jusqu’au martyre, privés de tout ce qui fait le charme des Orientaux musulmans, profond et incompréhensible pour les Occidentaux, quoique perceptible pour certains d’entre eux.

    Ce sont, en résumé, pour la plupart, des êtres hybrides et malvenus, usés prématurément, au physique comme au moral, dégoûtés d’avance de la vraie vie de leur peuple, de ses idées, de ses besoins de plus en plus impérieux. Ce sont des forces perdues pour l’évolution islamique, si nécessaire et qui, pourvue de soldats intelligents et résolus, deviendrait si féconde et si belle.

    Ceux qui ont des âmes violentes, profondes, de ces âmes qui, bien dirigées dès le début font les héros, reviennent en pays musulman désillusionnés, rapetissés par le doute dévorateur, révoltés irrévocablement contre les nécessités de la vie, dédaigneux des traditions qui, à l’origine, firent leur race grande et qu’ils confondent, à l’instar des sceptiques d’Occident, avec les préjugés et les superstitions accumulés postérieurement.

    Tous, presque, gardent une pudeur dernière : presque aucun ne renie ouvertement, à la face du monde, l’Islam, et certes il s’en trouverait bien peu qui, au jour où un danger matériel visible à première vue menacerait l’Islam, et où il se trouverait un homme d’un génie assez prodigieux pour les unir et les faire marcher, se croiseraient les bras et abandonneraient froidement cet étendard vert du Prophète, relique chère et sacrée pour laquelle, comme les Chrétiens pour leur croix, les vrais Croyants arrosèrent de leur sang martyre tant et tant de continents…

    Et Mahmoud aux heures où, même à Paris, dans sa chambrette d’hôtel, il se plongeait en lui-même, ou il tâchait d’étudier son propre moi et d’en saisir les phases évolutives, Mahmoud qui se croyait beaucoup plus incrédule qu’il ne l’était réellement, sentait bien que son cœur pourrait vibrer un jour à l’unisson des centaines de millions de cœurs musulmans répandus à travers le vaste univers, mais il fallait qu’une force surhumaine le poussât à l’action. Il ne sentait point en lui-même les énergies superbes qui font les pasteurs d’âmes, les élus de Dieu qui, soudain, d’une main puissante et irrésistible jettent l’humanité ou les peuples en de nouveaux sentiers. Il se reconnaissait un intellectuel du siècle amoureux du Beau, mais incapable d’en devenir un serviteur actif, admirant sincèrement les grands hommes, les vrais, et les grandes actions, mais inapte à s’élever lui-même jusqu’à la réalisation de ses propres concepts de grandeur.

    Et il souffrait, comme Rakhil il était triste mais avec cette seule différence qu’il savait à peu près pourquoi, quoique ne découvrant aucun remède à son mal.

    Il avait fait son possible pour prolonger ses études à Paris au-delà de toute vraisemblance, mais à la fin de la quatrième année, Si Halil lui avait subitement intimé l’ordre de passer ses examens de doctorat et de rentrer à Annéba sous peine de se voir couper définitivement les vivres.

    Alors Mahmoud en très peu de temps, avait bâclé tant bien que mal ses examens et, par une tiède nuit de mai, après quinze ans d’absence, était revenu à Annéba. Sur le quai, il avait trouvé un grand jeune homme vêtu de blanc comme les tolba de l’Islam, de grande et mâle allure, d’une de ces beautés sobres et fières des gens du Sud : c’était son frère Si Belkassem, fils de Lella Khadoudja issue d’une famille de chérifs sahariens. Avec une émotion réelle qui ne trouva pas d’écho dans le cœur de Mahmoud, son frère lui donna l’accolade et lui souhaita la bienvenue.

    — Viens, lui dit-il, toute la maison est en fête, l’on t’attend.

    Mahmoud dépaysé, gêné, ne ressentit aucune hâte d’aller là-bas, dans cette maison où il devinait déjà qu’il ne serait jamais qu’un étranger, et où tout était en fête pour le recevoir…

    À quel propos ? Que leur était-il à tous ces gens-là, même à son père, dont il ne se souvenait que vaguement et dont pour jamais un abîme le séparait ? Il fut cependant surpris lui-même et attristé de ne ressentir aucune émotion douce, aucun attendrissement à cette heure du retour, après tant d’années, dans cette ville qui était pourtant son pays natal, et où s’étaient écoulées ses premières années d’enfance et il pressentait bien qu’au contraire, s’il revoyait Alger maintenant à quoi le rattachaient les plus chers souvenirs de son adolescence, il ressentirait une émotion intense.

    Dès lors, rassuré sur l’innocence du sentiment chez lui, il s’abandonna à son indifférence pour ce qui l’entourait. Sur le seuil de la porte, Si Halil, majestueux vieillard à grande barbe blanche, tout de blanc vêtu, coiffé d’un turban de soie brochée, accueillit Mahmoud le pressant de ses mains tremblantes d’émotion sur son athlétique poitrine.

    Mahmoud, désireux d’éviter tout froissement, surtout dès le début, baisa respectueusement la main et l’épaule de son père, selon l’usage musulman.

    Le vieux chérif lui dit : « Sois le bienvenu en notre demeure ô mon fils aimé ! Sois-nous la bénédiction et la prospérité de la famille et que Dieu y bénisse tes jours ! ».

    Puis, le prenant par la main, il le conduisit dans la cour où il le présenta à une vieille dame vêtue à la turque d’un large pantalon blanc, d’une petite veste de soie brochée et coiffée par-dessus ses cheveux teints au henné selon l’usage, d’un fez de Stamboul. Mince et de haute taille comme Si Halil son frère, Lella Djennète gardait sur son visage fané l’empreinte d’une noble et grande beauté. Son attitude grave et calme, inspirait le respect.

    — Voici, dit Si Halil, ma sœur aînée, Lella Djennète qui est venue depuis quinze ans et qui habite ma maison qu’elle dirige. Lella Djennète est une savante et elle en remontrerait même en jurisprudence à beaucoup d’entre nos meilleurs tolbas. Elle passe dans les livres tous les loisirs que lui laisse la direction de notre demeure.

    Une autre vieille dame, moins grave et plus douce vint, sanglotante d’émotion, enlacer de ses vieux bras desséchés le cou de Mahmoud qui ne s’en souvint que quand Si Halil la lui eut nommée : « Lella Khadoudja notre épouse et la mère vénérée de notre fils aîné Si Belkassem ».

    — Ô mon enfant, mon fils, le fils de ma sœur Aïcha, celle dont Dieu a eu pitié ! Mon enfant que j’ai nourri de mon lait et que j’ai bercé sur mes genoux. Là seulement Mahmoud sentit une émotion profonde étreindre son cœur : très étrangement les paroles de Lella Khadoudja lui avaient rappelé qu’il n’avait point de mère, là dans cette maison.

    Plusieurs jeunes femmes se tassaient, timides, dans un coin.

    Si Belkassem appela l’une d’elles, la plus belle, richement vêtue, et la prenant par la main dit à Mahmoud : « Celle-ci est ma femme, Mahmoud. Je l’ai épousée il y a deux ans. Malheureusement elle ne m’a point encore donné d’enfant. À la volonté de Dieu ! ».

    Mais visiblement Belkassem aimait passionnément sa femme qui, rougissante, n’osa pas même lever ses larges yeux d’ambre sur ce beau-frère inconnu.

    Parmi les autres femmes, on ne présenta à Mahmoud que sa cousine germaine Lella Mannoubia Ben Abou Taleb. Elle venait d’obtenir le divorce et, après avoir quitté son mari, qui la maltraitait et la laissait manquer de tout, elle était venue habiter chez le mari de sa tante Aïcha, la mère de Mahmoud.

    Comme Mannoubia était encore toute jeune, elle n’avait que dix-huit ans, et comme elle était très jolie, Si Halil espérait la remarier bientôt. Elle-même attendait avec impatience cet événement.

    Dès les premiers jours, Mahmoud se sentit mal à son aise dans cette demeure austère, semblable à un cloître où régnait un ordre immuable, soigneusement entretenu par l’autorité ferme et vénérée du « vieux », comme Mannoubia, la Négresse Bou-Bou et aussi Mahmoud appelaient Si Halil tout bas, et celle, plus directe et plus vigilante de Lella Djennète, la chérifa, la tolba rigide qui ne tolérait pas une infraction à la règle qu’elle imposait à la communauté, se basant malheureusement en beaucoup d’occasions, non pas sur la très libérale doctrine du Coran, mais bien sur certaines coutumes postérieures aux siècles de gloire de l’Islam, et très oppressives. Ainsi elle exigeait la claustration absolue des jeunes femmes telles que Chelbia, la femme de Belkassem, Mannoubia et deux ou trois autres jeunes parentes orphelines ou veuves. Elle surveillait même attentivement les allées et venues de la Négresse Bou-Bou Samana qui, employée pour les emplettes et les courses, était la seule jeune femme qui sortît. Depuis la nuit de son arrivée, Mahmoud n’avait plus revu de près Chelbia qu’il apercevait que rarement, par hasard, dans la cour. Dès qu’elle le voyait elle s’enfuyait et baissait rapidement le rideau d’indienne qui, en été, remplace les portes dans les chambres donnant toutes sur la cour intérieure, dérobée absolument à la vue des passants. Seule Mannoubia, plus hardie, chercha les occasions de voir Mahmoud et de lui parler, clandestinement, car même entre cousins et cousines il n’est pas reçu de s’entretenir. La Négresse Bou-Bou recherchait aussi la société de Mahmoud, plus librement. Cette division de la vie familiale en deux parties très nettement distinctes, celle des hommes et celle des femmes, et qui caractérise actuellement la vie musulmane, a été attribuée bien à tort au Coran et à sa doctrine.

    Ce n’est qu’une question de mœurs, de bienséance et non de religion. D’ailleurs le Prophète, à l’époque où il vivait, en pleine vie primitive et nomade, ne pouvait concevoir un ordre social qui a amené la décadence des races musulmanes point faites pour la mollesse de la vie sédentaire.

    L’ordre de choses actuel reléguant la femme dans l’ombre sinon du harem, qui n’existe pas dans le Maghreb, du moins dans celle du foyer, la désintéressant de toute vie sociale et intellectuelle, crée un abîme entre les sexes, un antagonisme sourd, fait d’une part d’oppression plus ou moins despotique selon le degré de développement de l’homme, et de l’autre, d’intrigues perpétuelles mesquines mais cruelles parfois. Ce qu’il y a de plus caractéristique dans cette vie jalousement close, et que les Européens dépeignent à grand tort car ils ne la connaissent pas, c’est que les intrigues des femmes arabes ont rarement pour but l’adultère. La plupart du temps il s’agit de petites questions d’amour-propre, d’ambition et surtout de l’espionnage de la vie des hommes au dehors, par l’intermédiaire de vieilles femmes, véritables clientes des maisons riches, des Négresses et des Juives surtout…

    Mahmoud n’avait encore jamais vécu de cette vie lente et monotone des Maures de haute lignée, et il se sentit étouffé dans ce milieu contraire à ses habitudes.

    Il commença, dès le début, à s’absenter des journées durant, errant de café en café, ou faisant de longues et solitaires promenades dans les jardins et sur les collines riantes qui avoisinent Annéba.

    Il recherchait les lieux déserts, les cimetières et la grève où le battement des flots contre les rochers noirs assoupissait son rêve. Il aimait monter sur la colline de la Casbah à l’heure du crépuscule mélancolique, et contemplait le soleil couchant derrière les montagnes bleuâtres.

    Il commençait à aimer et à comprendre cette nature singulière de la terre africaine, ses splendeurs tristes et ses enchantements mystérieux.

    À la maison il s’ennuyait. Son frère restait pour lui un étranger, malgré que Belkassem ait tout fait pour initier Mahmoud à la vie maure pour la lui faire aimer et adopter. Mahmoud fuyait la société de cet homme croyant et calme, dont l’âme était si loin de la sienne. Belkassem, attristé, essayait de pénétrer le mystère qui environnait pour lui son frère, ses idées et sa vie.

    Quand Belkassem avait terminé ses études primaires arabes à la zaouïya des Bahmania, son père lui avait fait donner une instruction française suffisante pour lui permettre l’accès à la grande djemaa Zitouna de Tunis. Belkassem, lui aussi, avait beaucoup lu de livres français, il avait même voulu se mettre au courant des idées philosophiques modernes. Mais la graine de scepticisme était tombée chez lui sur le roc de la foi inébranlable, exaltée sans cesse par les pratiques de la confrérie très rigoriste des Bahmania. Son esprit s’était élargi et développé mais il n’avait pu se dévoyer et sa conscience n’avait point sombré.

    Au début de son mariage avec Chelbia, Belkassem avait tenté de lui donner une certaine instruction. Il avait tout au plus réussi à lui apprendre à lire l’arabe dans le Coran, mais il n’était point parvenu à développer l’esprit de sa femme. De plus, il était de plus en plus souvent absent, puisqu’il était devenu mokaddem de sa confrérie.

    Peu à peu, voyant que loin d’améliorer le sort de sa famille, ses tentatives réformatrices ne provoquaient qu’un surcroît de désagrément à cause de la jalousie et des moqueries des autres jeunes femmes Belkassem avait abandonné Chelbia au sort de toutes ses compagnes. Il se disait qu’à lui tout seul il était incapable de réformer les mœurs de sa race et que pour le moment, il valait mieux s’y conformer, afin de jouir de ce qui, pour lui comme pour tous les Musulmans est le bien suprême : la paix, surtout au foyer.

    Chelbia était retournée à ses jeux puérils, à ses travaux à l’aiguille et à ses petites intrigues de pensionnaire.

    Lella Djennète avait dit à son neveu : « J’avais réussi à instruire la mère de ton frère, la défunte Lella Aïcha, mais je n’ai jamais pu en faire autant de la tienne, Lella Kadoudja, qui est pourtant une sainte et bonne femme. Tout dépend de ce que Dieu a mis dans le cœur de l’homme et à quoi il l’a destiné ».

    Belkassem, à mesure que son esprit mûrissait, devenait de plus en plus semblable à son père Si Halil. Celui-ci, plongé dans les affaires de sa confrérie, voyant dans les associations religieuses le seul moyen de relever l’Islam, souffrait d’être par son grand âge réduit à la presqu’inaction et il fondait de grandes espérances sur Belkassem.

    Le vieux chérif était occupé à la rédaction d’un grand ouvrage arabe intitulé « Roujaa ila sebil Râched », ce qui signifie « Le retour sur le droit chemin » et où le taleb s’appliquait à démontrer aux Musulmans le danger de leur inaction et de leur apathie présentes, à leur indiquer les voies pour le salut et le relèvement national par l’Islam, le seul possible et désirable en pays musulman.

    Belkassem aidait avec zèle son père dans cette œuvre. Dès que Si Mahmoud fût arrivé, son père essaya de lui faire partager ses idées, ses espérances. Mais il se heurta chez le jeune homme à une telle indifférence, à une telle ignorance de la vie arabe, de ses besoins, qu’il désespéra d’employer jamais utilement l’intelligence peu commune et l’instruction de son fils. Celui-ci, entraîné par sa nature sensuelle et jouisseuse, se lassa bientôt des vivifiantes et saines contemplations de la nature et alla chercher, comme jadis à Alger et à Paris, des satisfactions dans la débauche.

    Il découcha, au grand mécontentement de Si Halil qui, après plusieurs avertissements, se fâcha et lui intima sévèrement l’ordre de rentrer tous les soirs à 10 heures au plus tard. Par ennui des querelles, Mahmoud se soumit. Mais, dès lors, il fut en proie à un ennui lourd qui, le désœuvrement aidant, le poussa à chercher autour de lui des compensations qu’aucun scrupule religieux ou moral ne lui interdisait. Il porta d’abord son attention sur la Négresse Bou-Bou dont la conquête fut facile mais ne contenta pas Mahmoud. Alors il s’attaqua à Mannoubia qu’il croyait légère et dont la résistance éperdue lui fut une surprise. Effrayée, elle lui opposait la religion et les coutumes, disant que c’était un péché, qu’elle était sa sœur.

    Mais charmeur et adroit il réussit bientôt à vaincre les scrupules de la jeune femme en se faisant aimer d’elle.

    Alors sa vie à la maison devint plus supportable entre ses deux maîtresses, dont il pouvait toujours avoir l’une à défaut de l’autre. Mannoubia, obligée à plus de mystère et de précaution, ne pouvait le rejoindre toutes les nuits dans sa chambre, alors la Négresse la remplaçait.

    Mahmoud commençait à connaître la famille et ses mœurs et il se dit qu’il ne serait en sûreté que du jour où il saurait inspirer à ses deux maîtresses une crainte salutaire.

    Impénétrable, incompréhensible pour elles, il ne lui fut pas difficile de les emmener au degré d’adoration et de crainte voulu. Mahmoud était d’humeur sombre et despotique et ni Mannoubia, ni Bou-Bou n’osaient jamais le contrarier en quoi que ce fût, craignant ses subites colères terribles et silencieuses qui se traduisaient par des coups.

    Bou-Bou sut la première que Mahmoud partageait ses faveurs entre elle et Mannoubia. Mais elle n’osa protester et même elle ne fit aucun reproche à la jeune femme de crainte de représailles de la part du maître.

    Mais un jour Mahmoud, en une heure d’ennui et de lassitude, vit par hasard Chelbia dans la cour.

    Elle s’amusait à réunir, sous la goutte sans cesse renaissante qui tombait de haut, des fleurs éparses de jasmin qui, un instant, sombraient puis, remontant à la surface, flottaient éparpillées de nouveau.

    Chelbia était plongée en cette sorte de rêverie vague, inexprimable en aucune langue humaine, qui est propre aux filles d’Orient.

    Elle ne vit pas tout de suite Mahmoud, qui put ainsi jouir assez longtemps de ce spectacle charmant.

    Mais, subitement, elle releva la tête et, apercevant son beau-frère, troublée et rougissante, elle se leva et regagna sa chambre, laissant retomber sur elle le rideau rouge qui, en été, remplaçait les battants des portes, s’ouvrant toutes sur la cour intérieure cachée à tous les regards du dehors.

    Une idée très nette et qui ne lui causa aucun malaise surgit en ce cerveau de Mahmoud sans cesse occupé à la recherche de sensations nouvelles : faire de Chelbia sa maîtresse.

    Son frère ne lui était rien.

    D’ailleurs Mahmoud prévoyait de cette union des sensations intenses, puissantes et nouvelles.

    Cela suffit pour le décider.

    Mais il concevait aussi toutes les difficultés et le danger terrible de cette entreprise.

    Comment voir seule sa belle-sœur ? Comment lui parler ?

    Depuis lors, il se tint à l’affût, surveillant ce rideau rouge qui lui cachait l’intimité de la femme convoitée.

    Belkassem, taleb et d’esprit cultivé, savait que le Coran ne contraint point la femme à l’ignorance et à la claustration.

    Cependant, obligé par ses devoirs de Musulman éclairé de vivre parmi des coreligionnaires pour travailler à son œuvre chère, il n’avait pu songer un seul instant à donner à son épouse et aux autres femmes de sa famille, une existence plus libre et moins retirée, chose absolument impossible dans ce milieu.

    Mais il avait toutefois voulu instruire sa femme qu’il avait prise ignorante tout à fait, illettrée.

    Il lui avait à grand peine appris à lire et à écrire l’arabe, faisant son possible aussi pour éveiller sa pensée, pour lui donner le goût de la lecture.

    Lella Djennète, dont son frère avait fait une savante en arabe avait aussi cherché par tous les moyens à développer Chelbia.

    Mais tous deux s’étaient heurtés à une indolence invincible et à une indifférence totale pour ce monde de la pensée, même la plus élémentaire, auquel ils essayaient de l’initier. Et, découragés, ils l’avaient laissée retourner à ses jeux puérils, avec ses compagnes et à ses petites intrigues de pensionnaire, au milieu de ses parentes, jeunes ou vieilles, toutes également ignorantes. Ainsi l’intelligence de Chelbia dormait. Elle croyait aimer son mari comme toutes les femmes heureuses aiment les leurs, ni plus, ni moins. Elle ne pouvait savoir si elle en eut préféré un autre puisqu’aucun autre homme étranger à sa famille ne lui avait jamais adressé la parole. Elle pouvait avoir dix-sept ans maintenant et elle se sentait à l’apogée de sa beauté qu’elle savait superbe.

    Elle passait une grande partie de ses journées à se parer et à se mirer dans les hautes glaces de sa chambre, s’admirant, se plaisant à changer de toilettes rien que pour jouir des différents effets de teintes aux assemblages changeants de ses bijoux.

    Entre le large lit à moustiquaire blanche, les divans bas et moelleux, les coffres peints et garnis d’ouvrages en cuivre poli et les petites tables à huit pans de Tunis, Chelbia, lente et oisive, traînait sans cesse une molle et sensuelle rêverie.

    Lentement, les jours de cette bienheureuse semi-enfance s’écoulaient sans secousses, sans retours amers vers le passé, pareils aux élans passionnés vers l’avenir qui lui semblait devoir être la continuation pure et simple du présent.

    Sensuelle, Chelbia était heureuse d’avoir pour mari ce Belkassem ardent, toujours épris d’elle, apportant cependant même à ses amours la sereine quiétude de son caractère. Pas d’emportement, de passion, pas de violence jamais…

    Et la vie de Chelbia s’écoulait, comme cheminent, paisibles, les petites nuées blanches de l’été à travers l’outre-mer ardent du ciel d’Afrique.

    Mais elle avait vu Mahmoud et il lui avait plu, sans qu’elle pût encore, inapte à analyser ses sensations, deviner ce qui se passait en elle. Elle songeait cependant avec plaisir à son beau-frère si beau, et dont les yeux d’ombre reflétaient une si singulière et si troublante ardeur.

    N’y voyant aucun mal, elle s’abandonnait à ses rêveries déjà teintées de volupté, ne soupçonnant même pas qu’elle désirait cet homme.

    Il fallut qu’un soir, dans l’ombre du vestibule, Mahmoud la rencontra et lui parla pour qu’elle se sentit plus troublée ensuite.

    Mahmoud rentrait du dehors et Chelbia sortait d’un réduit où, depuis des siècles, s’accumulaient les étoffes et les vêtements des femmes, inépuisable réserve où l’on trouve des tissus anciens, aux dessins bizarres, oubliés depuis longtemps, mais toujours de mise en ces pays où la mode n’existe pas.

    Ce fut Mahmoud qui parla.

    — Bonsoir ma sœur !

    — Bonsoir Si Mahmoud !

    — Pourquoi me fuis-tu toutes les fois que tu me rencontres dans la maison ? Ce n’est pas haram pour nous de causer ? N’es-tu pas la femme de mon frère, ma sœur ?

    — Qu’ai-je à causer avec un homme ?

    — Et si je suis seul, si je m’ennuie, si j’ai besoin de parler parfois à quelqu’un qui me console ?

    Toi quand je te vois, cela me fait plaisir… C’est comme quand la lune se lève sur la cité obscure : tout s’illumine et l’on dirait que la mer est pleine d’or.

    Et ce fut tout.

    Mais, depuis lors, toutes les fois qu’ils se rencontraient seuls ils échangeaient ainsi quelques paroles. Chelbia était devenue moins farouche, elle ne se rendait encore point compte du sentiment qu’elle éprouvait envers Mahmoud. Elle se disait qu’il était son beau-frère et qu’elle pouvait lui parler sans commettre de haram.

    Tout cela rapprochait insensiblement Chelbia de Mahmoud, sans que la conscience de la jeune femme ne lui reprochât rien.

    Bientôt, comme lui, elle chercha les rencontres, les attendit avec une impatience fébrile.

    Tout aussi inconsciemment, elle préférait la société de Mahmoud à celle de Belkassem, si dissemblable en tout. Mahmoud lui racontait Paris et la vie des femmes de là-bas, les amours faciles et les drames de la passion.

    En termes colorés, en phrases incisives et nettes, Mahmoud lui montrait toutes ces choses ignorées, et l’esprit de Chelbia, qui avait été réfractaire aux enseignements arides de son mari et de Lella Djennète, assimilait avidement ceux de Mahmoud…

    Enfin le jour où il lui dit enfin son amour, Chelbia sentit qu’elle aussi l’aimait, qu’elle était à lui avec une passion dévorante qu’elle ne s’était jamais soupçonnée. Mais c’était si nouveau, si en dehors de tout ce qu’elle était habituée à voir et à entendre autour d’elle, qu’épouvantée, sans un mot, elle s’enfuit dans sa chambre et là, seule, secouée par des sanglots convulsifs, elle se débattit vainement contre l’emprise triomphante de son cœur, enfin éveillé :

    C’était un haram terrible cela, un péché sans pardon possible… et elle se jurait de ne plus revoir Mahmoud, de rester fidèle à son mari.

    Mais tout cela ne pouvait être bien sincère et bien durable puisque cela provenait de ce fond de traditions irraisonnées, acquis inconsciemment et ne répondant en elle à aucun sentiment réel.

    Et au bout de trois jours d’angoisse et de lutte, Chelbia sentit que sans Mahmoud la vie lui était morne et vide de sens, qu’elle s’ennuyait à mourir…

    Elle retourna auprès de lui, le suppliant de rester son frère, de ne plus la tenter.

    Mais Mahmoud, conscient de ce qui se passait en elle, resta inexorable. Toutes les fois qu’ils se rencontraient, généralement dans l’ombre complice du vestibule, il lui disait des paroles enflammées et tendres qui jetaient un trouble indicible en elle.

    Un jour, il la saisit à bras le corps d’une étreinte sauvage et mit un baiser sur ses lèvres qu’il sentit répondre à sa caresse, chercher à le retenir.

    Chelbia en cet instant crut se sentir mourir en un demi-évanouissement délicieux. Après cela elle n’essaya plus de s’illusionner, de reculer l’échéance fatale et, à la première absence nocturne de Belkassem, appelé à Constantine, elle se laissa entraîner par Mahmoud dans sa chambre.

    L’indolente épouse du mokaddem se révéla une amoureuse ardente jusqu’à la rage, jusqu’à l’évanouissement.

    Depuis lors, elle brava tout pour son amour.

    La vie était devenue une sorte de rêve, tour à tour délicieux et effrayant, traversé de brusques remords ou d’envolées superbes vers les sphères de la félicité absolue, partagée entre la crainte continuelle d’être découverte, le dégoût croissant des relations conjugales et le bonheur d’aimer et de se croire aimée.

    Mahmoud n’aimait pas Chelbia.

    Son égoïsme satisfait le ramenait seul auprès d’elle, et le sacrifice qu’elle lui avait fait de sa tranquillité et de la sécurité de sa vie peut-être le flattait mais ne le touchait pas.

    Il n’eût rien sacrifié, ni de ses plaisirs, ni de ses aises même, pour son bonheur à elle.

    Quand Si Halil le maria, Chelbia conçut envers Béïa une haine profonde, silencieuse nécessairement, mais vigilante.

    Mahmoud ne s’était fait aucun scrupule, dès les premiers temps de son mariage, de continuer ses relations avec Chelbia.

    Ils se rencontraient maintenant dans une petite chambre vide du rez-de-chaussée, abandonnée parce qu’elle était obscure et humide.

    Bou-Bou avait vite pénétré le secret redoutable des amours de Mahmoud avec Chelbia.

    Elle les épiait avec son adresse et son agilité de petite guenon.

    Mais elle gardait ce secret, comprenant quels résultats terribles la divulgation en produirait tant pour elle-même, exposée à la vengeance de Mahmoud, que pour les amants, que Belkassem ne manquerait point de tuer.

    Mannoubia, lasse de subir le joug brutal de Mahmoud, s’était mise à le fuir systématiquement, évitant les rencontres. Et lui, tant par esprit de contradiction que par désœuvrement, la recherchait au contraire toutes les fois qu’il ne pouvait voir Chelbia.

    Cette dernière ignorait les relations de son amant avec Mannoubia et la Négresse.

    Elle aimait Mannoubia qu’elle plaignait de son sort de jeune divorcée sans fortune, attendant avec impatience d’être remariée.

    Et en une heure d’angoisse, Chelbia se confia à Mannoubia…

    Celle-ci ne ressentit aucune jalousie, aucune colère.

    Elle n’avait jamais aimé Mahmoud, et cela lui était bien égal qu’il eût pour maîtresse Chelbia, la Négresse ou toute autre, pourvu qu’il la laissât en paix, elle.

    Et Mannoubia devint volontiers la confidente et la complice de Chelbia, à laquelle elle se garda bien d’avouer qu’elle avait, elle aussi, appartenu à Mahmoud.

    Les premiers temps de son union avec Chelbia, Mahmoud avait senti l’éternel ennui qui pesait sur son âme, sinon disparaître, au moins devenir plus supportable, moins morne, et avec la passion fougueuse qu’il apportait à tous les actes de sa vie, il s’était donné à ses amours dont le caractère éminemment dangereux, le grisait.

    Mais il était incapable de puiser longtemps à la même source une volupté égale… et peu à peu il se refroidit…

     

    *

    *   *

     

    Quand, après leur première nuit d’amour, Mahmoud avait quitté Rakhil, la vieille Stitra était entrée dans la chambre de sa fille, subodorant le gain de la courtisane.

    Rakhil, plongée en ses rêves singuliers, répondit à peine au doucereux salut de la vieille.

    — Hé bien, ô mon œil, le jeune Beldi a-t-il été généreux ?

    — Il est le plus généreux des hommes.

    Les prunelles fauves de la procureuse reluirent rapacement.

    — Combien ? Combien t’a-t-il donné ?

    — Il m’a donné plus que tous les trésors des rois d’Israël.

    Visiblement, Rakhil torturait à dessein l’avidité de la vieille.

    — Combien ? Combien ? Ô Rabbi Adonaï ! tu veux donc me faire mourir !

    — Si Mahmoud m’a donné plus que tous les trésors de la terre : il m’a donné l’amour.

    Stitra sursauta : — Mais l’argent, l’argent ? Combien d’argent ?

    — Pas un sou. Il m’a bien offert de l’or… Je ne sais plus combien. J’ai refusé.

    Désappointée, furieuse, la vieille sursauta.

    — Tu es folle ! tu veux donc nous faire mourir de faim et de chagrin ? C’est nous qui t’avons élevée, c’est nous qui t’avons aimée… Tu veux donc nous ruiner à présent ! Toi qui savais si bien leur faire rendre gorge, toi qui leur prenais tant d’argent ! Tu en arrives à prendre un amant pour rien et un riche, un Musulman ! Si tu avais au moins pris un des nôtres, un Israélite comme le petit Messaoud, il t’aurait aidé à faire ta fortune, mais un Musulman ! Tu es folle !

    Rakhil, indifférente, consciente de sa force, ne l’écoutait pas… Avec un sourire railleur, elle répondit.

    — Depuis toute petite je me suis donnée assez de peine pour vous tous. À présent, il faut aussi que je pense un peu à moi-même. D’ailleurs n’aie crainte : si je n’ai pas voulu prendre de Si Mahmoud le salaire ordinaire des femmes, c’est que je l’aime. Je sais que lui aussi m’aime. Afin que je ferme la porte à tous les autres, il ne nous laissera manquer de rien. Mais quant à lui extorquer de l’argent comme aux autres, je ne le ferai jamais. Il y aura toujours de quoi vous entretenir toi, le vieux et ton ânesse de sœur. Mais si tu oses encore m’ennuyer pour que je lui prenne de l’argent en plus du nécessaire, je m’en irai et je vous abandonnerai. Maintenant, apporte-moi le café et tais-toi.

    Stitra, travaillée par la sourde peur de perdre Rakhil, obéit en maugréant.

    Mais la fois suivante, elle guetta Mahmoud à la porte.

    C’était le soir, un peu après l’heure de l’îcha. Une obscurité profonde enveloppait la maison. L’une des rares lanternes de la place de Carthage éclairait vaguement le recoin obscur sur lequel s’ouvrait la porte de Mordokheï.

    Sous le ciel couvert, un souffle ardent de sirocco accumulait des nuages de poussières en suspension et de lourdes vapeurs grises…

    Dans toute la ville endormie régnait le silence presque menaçant de ces nuits d’Afrique quand le souffle ardent du Sahara flétrit les arbres et les fleurs, et accable les hommes et les bêtes.

    En ces heures de malaise et de souffrance, l’esprit hostile et destructeur du grand continent noir semble planer sur toutes ces cités, sur toutes ces solitudes immenses, semant les germes pullulants et féconds des fièvres et des épuisements mortels.

    Mahmoud, par un portefaix kabyle, avait fait savoir à Rakhil qu’il ne viendrait que tard, vers onze heures.

    Les mœurs arabes ne permettent point à un jeune homme de noble famille de fréquenter ouvertement, comme en Europe, de mauvais lieux, ou même d’avoir, au vu et au su de tout le monde, une maîtresse, quelle qu’elle soit. Ainsi Mahmoud n’eut jamais pu oser sortir avec Rakhil, même à la campagne… Stitra, assise sur le seuil élevé, fouillait l’obscurité du regard aigu de ses petits yeux jaunes. Enfin elle tressaillit : Mahmoud, enveloppé dans un grand burnous sombre, la tarboucha rabattue sur les yeux, s’approcha.

    — Sidi Mahmoud ! Sois le bienvenu ! Sois la richesse et la bénédiction de notre humble demeure !

    — Assez, assez ! Que me veux-tu ?

    — Sidi, pardonne-moi, mais nous sommes de pauvres, de bien pauvres gens… Je sais bien que puisque tu es assez généreux pour aimer notre fille, Rakhil, la prunelle de nos yeux, tu ne la laisseras manquer de rien, mais nous sommes endettés. Tous les jours, les prêteurs viennent nous menacer. Fais-nous l’aumône, Sidi, donne-nous de quoi nous libérer de nos dettes !

    Mahmoud, habitué déjà à toutes les hideurs morales conçut un soupçon qui souleva son cœur de dégoût : sans doute le désintéressement de Rakhil n’avait été qu’une comédie habile et qu’elle avait chargé la vieille de lui extorquer de l’argent en plus de ce qu’il donnerait naturellement pour que Rakhil n’ait pas besoin de recevoir d’autres hommes.

    — C’est bon, dit-il durement. Je lui donnerai de l’argent à elle comme à toutes les autres filles mais pas à toi, vieille maquerelle !

    Effrayée, Stitra joignit les mains. — Sidi, par ta tête, ne lui parle pas de ce que je t’ai dit.

    Donne-moi l’argent puisque tu es si généreux, mais ne lui en parle pas !

    Étonné, remarquant l’épouvante de la vieille, il entra.

    Rakhil eut un cri de joie si absolument sincère que Mahmoud sentit toute la vanité de ses appréhensions.

    Il lui demanda toutefois si réellement la famille était endettée.

    Rakhil surprise, sursauta.

    — Ah ! la vieille mégère, elle t’a parlé ! Hé bien je la quitterai, j’irai vivre où tu vivras, pour toi seul.

    — Non… Reste. Ton départ d’ici, elle ira le crier sur tous les toits. Cela fera un scandale terrible et me causera du tort.

    Et Mahmoud songeait avec une croissante surprise à la mystérieuse créature qu’était cette prostituée juive, ignorante et roublarde, qui se révélait capable d’un amour vrai et relativement désintéressé…

    Et dans le vide profond de son existence manquée, faussée dès son enfance, Mahmoud sentit monter en lui une inextinguible soif de l’amour de Rakhil qui, seule, lui donnait l’oubli, ne fut-ce que momentané, de l’ennui qui le torturait sans cesse et qui était son refuge unique contre la suprême douleur de penser.

    De plus, il y avait là l’attrait puissant entre tous pour de telles natures, de la nouveauté, du non encore éprouvé et la griserie de cet inconnu qu’était pour lui l’âme de Rakhil…

    Mahmoud ignorait le remords et cette torture au moins lui était épargnée de regretter le mal qu’il faisait et de plaindre ses victimes…

    Ainsi il ne songeait même jamais à sa femme, ni à Chelbia, toutes deux plongées par lui dans l’amertume imméritée de l’abandon.

    Malgré son éducation européenne, Mahmoud s’était très vite accoutumé à la vie arabe moderne, production bâtarde de nombreux siècles de décadence, et il savait en tirer profit.

    La claustration des Musulmanes lui était un instrument précieux : ni sa femme ni sa belle-sœur ne pouvait rien contre lui.

    Mahmoud avait rencontré Rakhil et, devant cette apparition à la fois étrange et charmante, celle de Chelbia avait pâli et s’était très vite évanouie. Mahmoud l’abandonna froidement, consciemment, comme il l’avait prise, donnant toutes ses heures à Rakhil. Le mystique sourire qui errait sans cesse sur les lèvres voluptueuses et dans les larges prunelles d’azur sombre de la Juive, attirait singulièrement Mahmoud.

    Auprès d’elle il éprouvait non seulement l’ivresse dévorante des sens, mais encore celle plus intense peut-être de l’esprit, tenu en éveil par cette vivante énigme qu’était Rakhil.

    Elle était triste et, au sein de la richesse et de la joie, elle était mécontente de son sort… et non pas parce qu’elle avait honte de sa condition ou que des remords la hantaient… Non. Elle ne regrettait rien.

    Comme lui elle était sans cesse en proie à un désir vague, indéterminé et d’autant plus angoissant qu’elle était incapable d’en définir la cause et l’objet. C’était en elle comme en lui à certaines heures de douloureux et violents élans vers un ailleurs inconnu, mais où devait être le bonheur et qu’ils n’atteindraient jamais…

    D’abord Chelbia, stupéfaite de ne plus voir Mahmoud même quand Belkassem était absent, lui envoya par Bou-Bou des messages de doux reproches.

    Il ne répondit pas.

    Alors, elle interrogea la Négresse. S’était-il réconcilié avec sa femme ? Était-il malade ?

    Mais Bou-Bou la détrompa.

    Non, il ne s’était pas réconcilié avec Béïa… Il n’était pas malade. Il s’en allait tous les soirs et ne rentrait qu’à l’aube, bravant ainsi la colère des vieux. La rusée Bou-Bou préférait de beaucoup que Mahmoud demeurât l’amant de Chelbia : ainsi il restait à la maison, guettant les absences de Belkassem et, quand celui-ci ne sortait pas, souvent Mahmoud avait recours à la Négresse en son croissant dégoût de sa femme. Tandis que maintenant il n’y était jamais et ne faisait plus aucune attention à Bou-Bou. Et elle suggéra à Chelbia l’idée que Mahmoud devait avoir une maîtresse au dehors. Chelbia, tourmentée par le doute cruel épia elle-même Mahmoud et, un soir qu’il allait sortir, elle l’aborda dans le vestibule.

    Au lieu des tendres paroles auxquelles Chelbia l’avait accoutumé, elle l’accabla de plaintes et de reproches.

    Était-ce elle qui l’avait cherché, qui, la première, avait conçu l’idée criminelle de commettre le péché avec lui ? Il l’avait détournée de tous ses devoirs, il avait empoisonné sa vie en y introduisant la crainte et le remords…

    — Tu as mis ma vie en danger, disait-elle.

    — Avant d’exposer ta vie, je crois que j’ai commencé par risquer la mienne !

    — Toi c’est autre chose. Tu es un homme, tu peux t’en aller, te défendre ! Et moi, pauvre femme, si mon mari apprend jamais ma trahison, il me tuera… Tu veux toujours qu’il soit fait selon ton bon plaisir à toi !

    — Oui certes. Il sera toujours fait selon ma volonté. Adieu !

    Alors désespérée, perdant toute prudence, elle saisit sa main.

    — Mahmoud ! Mon bien-aimé Mahmoud ! Ne t’en vas pas ! Ne vois-tu donc pas que je suis ton esclave, ta chose, que ma vie t’appartient ! Pour toi j’irai au fond de l’enfer…

    — Non, dit-il froidement, je vais rejoindre ma maîtresse, une Juive, la chérie de mon cœur… Et toi, reste. Tu as ton beau mari. Qu’il te suffise jusqu’au jour où il t’égorgera. Quant à moi, sache qu’il n’est pas encore né celui qui enchaînera ma volonté.

    Et, sans un mot de pitié, il sortit, la laissant seule, éplorée, dans l’ombre.

     

    *

    *   *

     

    Belkassem s’était depuis longtemps aperçu du changement qui s’opérait dans le caractère de sa femme et il redoublait envers elle de tendresse et de prévenances, l’interrogeant sur le mal dont il la voyait souffrir, tâchant de la consoler.

    Et Chelbia se plaignait d’une vague maladie de langueur, de vapeurs, de douleurs imprécises, suppliant tout le monde de la laisser dormir. Et quand l’on s’éloignait, elle s’étendait sur un divan et, se cachant la tête sous un grand châle bleu, elle restait immobile.

    Elle ne dormait pas.

    Ses nuits elles-mêmes s’écoulaient dans le vague trouble des rêves engendrés par l’insomnie.

    Belkassem fit appeler auprès de Chelbia les meilleurs médecins d’Annéba…

    Elle les abusa tous, se plaignant de souffrances imaginaires. Son visible dépérissement semblait confirmer ses dires et les médecins s’efforcèrent en vain de la guérir…

    Belkassem, affligé, continuait cependant sa vie active d’homme d’idée et d’action, se donnant à son œuvre chère avec toute l’ardeur consciente et ferme de son tempérament.

    L’ennui conscient qu’éprouvait Mahmoud était aussi étranger à Belkassem que l’incrédulité de son frère. Tout en éprouvant les nombreuses et inévitables désillusions que réserve la vie à tous nos enthousiasmes, à tous nos élans les plus généreux, tout en perdant peu à peu, au prix des plus cruelles expériences, sa foi juvénile en la foule versatile à la fois et routinière qu’est l’humanité, Belkassem conservait, inébranlable, le culte de l’Idéal, la foi en un avenir meilleur et la confiance à jamais immuable en ce Dieu de l’Islam qu’il adorait en toute sa sublime et simple splendeur, dégagée de tous les symboles, de tous les mythes destinés à la plèbe des non-initiés…

    Et au milieu de toutes les rancœurs de la vie, Belkassem était heureux.

    Jamais aucun soupçon ne surgit en son âme confiante parce que droite, au sujet de la fidélité de sa femme et, la voyant souffrir, loin de pressentir la vérité, il se fit plus doux et plus tendre. Et Chelbia, dans le désert de sa vie désormais faussée, agonisait, réduite au silence.

    Mahmoud lui échappait totalement.

    Elle n’osait même plus l’aborder aux rares heures où il se trouvait à la maison.

    Tant qu’avait duré son éphémère bonheur, Chelbia avait trouvé toute simple et très aisée l’inévitable dissimulation. Elle n’en avait réellement souffert que les premiers jours, quand sa conscience la tourmentait encore.

    Mais maintenant, la nécessité de garder le silence, de cacher à tous les yeux, sauf à ceux qu’elle sentait inintelligents de Mannoubia et de la Négresse, ses souffrances lui étaient devenues une torture de tous les instants.

    Contre toute raison, contre toute évidence, elle espérait encore de plus en plus faiblement, et cette vague lueur la faisait vivre.

    Lella Djennète, d’après la tristesse plus profonde, quoique silencieuse toujours, de Béïa fut la première à remarquer que Mahmoud avait complètement abandonné sa femme et elle parla à son frère, lui reprochant de tolérer une telle inconduite sous son toit. Le vieux chérif s’émut et interrogea lui-même Béïa. Mais la jeune femme défendit de son mieux ce mari qu’elle adorait, allant même jusqu’à nier les continuelles absences nocturnes de Mahmoud.

    Si Hâlil savait à quoi s’en tenir sur la conduite de son fils et il se contentait de hocher tristement la tête en face des généreuses dénégations de Béïa.

    Et un soir où Mahmoud allait sortir pour courir auprès de sa Rakhil, Bou-Bou l’appela au nom de Sidi…

    Le jeune homme eut un geste de colère, mais il obéit. Il monta dans la vaste chambre du premier qu’occupait Si Hâlil.

    C’était une pièce de forme allongée, tenant tout un côté de la maison.

    Les murs garnis de faïence de couleurs tendres, disparaissaient presque sous une décoration composée d’armes, de trophées de chasse, de peaux de panthères de boucliers touaregs, d’amulettes en cuir venant du Soudan lointain et de ces tableaux arabes en ébène, en nacre et en pierres précieuses où sont inscrites des sourates du Coran ou des vers des grands poètes de l’Islam.

    Le mobilier se composait d’un vaste lit en fer ouvragé sous une moustiquaire de gaze rose brochée, de larges divans recouverts d’étoffes soyeuses aux changeants reflets et de tapis superbes de Tripoli et de Kairouan sur les faïences bleues du plancher.

    Sous le plafond en bois ouvré et doré, courait le long des murs une haute corniche en stuc sculpté en une fine dentelle d’un dessin compliqué et délicat.

    Des lampes en cristal taillé pendaient sur des chaînettes d’argent et répandaient une lumière discrète sur ce décor de vieil Orient immuable.

    Sur une grande table des livres et des parchemins étaient entassés.

    Si Hâlil, en gandourah et en turban blancs, était assis sur l’un des divans, la tête baissée, son chapelet d’ambre à la main.

    Auprès de lui, en une cassolette de fer, des aromates brûlaient lentement, emplissant l’atmosphère tiède de senteurs légèrement enivrantes.

    La lueur rose des lampes glissait sur les vêtements blancs, sur le turban et la barbe neigeuse du vieillard.

    Auprès de lui, plongé dans la lecture d’un vieux livre, Si Belkassem était assis, drapé comme toujours dans ses burnous noirs.

    Mahmoud, ennuyé et morose, devinait bien pourquoi son père l’avait appelé.

    Il le salua, baisa sa main que le chérif lui abandonna avec son impassibilité sereine, puis relevant la tête et dardant sur son fils le regard calme et sévère de ses grands yeux encore étincelants, il dit :

    — Si Mahmoud, je t’ai appelé ici pour te parler une dernière fois au sujet de la conduite que tu tiens depuis ton retour dans cette demeure qui n’abrita jamais, et ne doit abriter que des tolbas, des Croyants et des hommes de bien marchant dans le sentier de Dieu. Or toi, depuis le premier jour, tu t’en es écarté. J’avoue devant Dieu ma faute : je n’eusse pas dû te confier à Si Ahmed, mon frère, qu’a perdu la contagion européenne. J’eusse dû, comme je l’ai fait pour ton frère, t’élever dans la saine doctrine de notre confrérie. Dieu me juge et me pardonne !

    Mais maintenant je n’ai pas le droit de tolérer plus longtemps ton inconduite sous mon toit. Je te donne l’ordre de te réconcilier avec ton épouse qui est la meilleure et la plus douce des créatures et de ne plus déserter le domicile conjugal. As-tu compris ?

    — Oui, j’ai compris. Mais tu m’as marié, Sidi, sans me demander mon consentement et je ne puis aimer cette femme.

    — Qu’as-tu à lui reprocher ?

    — Elle est laide et bête. Elle ne me plaît pas enfin. Il me semble que c’est suffisant pour que je la répudie.

    Les yeux du vieillard étincelèrent.

    — Par la vérité du Coran auguste, tu ne le feras pas ! Quant à tes mœurs de Roumi du siècle, tu les abandonneras ou je te briserai comme je brise ce kalam !

    Et le vieux taleb brisa entre ses doigts nerveux la plume en roseau qu’il avait prise sur la table. Il en jeta dans la direction de Mahmoud les débris. Mahmoud contenait avec peine la rage féroce qu’il sentait monter en lui et la haine qu’il éprouvait pour ce père qui voulait violenter sa volonté et l’astreindre à une vie misérable entre quatre murs auprès d’une créature honnie et dédaignée.

    Mais il comprenait combien inutile serait toute révolte et il se taisait.

    — Je te défends de traiter désormais ta femme comme tu l’as fait jusqu’à présent, entends-tu ? reprit Si Hâlil.

    Sans un mot, Mahmoud s’inclina et sortit.

    Belkassem, qui n’avait pas quitté des yeux les feuillets de son livre qu’il tournait cependant machinalement, soupira et dit :

    — Sidi, mon frère n’obéira pas. Rien ne le réduira et rien ni personne ne le ramènera dans le sentier du bien ! Il est mon frère et je l’aime. Cependant Dieu me pardonne, j’aimerais mieux le voir mort que sur cette voie de perdition.

    — Ô mon fils chéri ! Quelle amertume ! Trouver là tout près de nous, dans notre propre sang, un ennemi, un renégat, dédaigneux de tout ce qui nous est cher, de tout ce que nous voudrions inculquer à tous les Musulmans, nos frères qui, quoiqu’ils errent dans les ténèbres de l’heure présente, ne sont qu’égarés encore, mais point perdus comme ce fils du péché ! En qui avoir confiance, en qui espérer pour l’accomplissement de notre œuvre si nous rencontrons une telle indifférence en un fils, en un frère ? Si le découragement n’était une trahison et un péché mortel, à voir de telles choses l’on pourrait perdre tout espoir en ce monde musulman, dont nous rêvons de faire un colosse puissant, une lumière éclatante destinée à illuminer un jour l’univers d’une impérissable lueur !

    En effet Mahmoud avait quitté son père le cœur irréconcilié, humilié et exaspéré par les menaces du vieillard, et il était bien résolu à tout braver pour continuer le genre de vie qu’il menait, le seul qui lui sembla supportable et digne de lui. Mais les querelles avec son père lui déplaisaient et il songeait au moyen de les éviter.

    Pendant quelques jours, il se montra plus prudent, ne quittant la maison qu’après minuit et traitant même sa femme avec plus d’affabilité, ce qui remplit Béïa de joie. Elle s’empressa de parler à Lella Djennète et à Khadoudja de cet heureux changement et les vieux, reconnaissant leur impuissance à réformer cette âme sombre et rebelle, se contentèrent de ce qu’ils prirent d’abord pour un acheminement vers un avenir meilleur.

    Mais dès que Mahmoud sentit la surveillance des vieux se relâcher, il reprit son genre d’avant, disparaissant dès la tombée de la nuit pour ne rentrer qu’en plein jour.

    Pendant que Mahmoud s’était astreint à plus de prudence et que Chelbia le savait plus souvent chez lui, la nuit surtout, elle avait été prise d’une émotion intense, indicible : peut-être s’était-il lassé de sa maîtresse, peut-être au sein de l’ennui qu’il devait éprouver à la maison lui reviendrait-il à elle, qui était prête à tout pardonner et à lui rendre toute l’ardente tendresse qu’il avait si durement repoussée.

    Elle lui écrivit plusieurs lettres enflammées où elle le suppliait de revenir à elle… Mais Mahmoud déchira ces missives devant la Négresse et ne répondit rien.

    Alors en Chelbia le dernier espoir s’écroula : donc s’il ne venait pas, même maintenant qu’il sortait moins souvent, c’est qu’il n’avait plus pour elle aucune affection.

    Et elle resta plongée en une désespérance amère. Mais elle n’avait point oublié les dernières paroles dédaigneuses et cruelles que lui avait lancées Mahmoud :

    — Je vais vers la chérie de mon cœur, ma maîtresse, une Juive. Et dès que Chelbia vit que Mahmoud recommençait à découcher toutes les nuits, elle se sentit prise d’une insurmontable envie de savoir qui était cette Juive. Elle appela donc un matin Bou-Bou et lui ordonna de faire surveiller au dehors Mahmoud.

    Bou-Bou avait un frère, Abdou Faye, Soudanais de taille géante, d’une singulière beauté d’idole d’ébène poli aux longs yeux d’ombre et de farouche mystère.

    Abdou Faye ne travaillait jamais. Il appartenait à cette catégorie d’individus que l’on appelle à Naples des lazzarnis et en Algérie des zouffris. Abdou semblait sans cesse plongé en la voluptueuse demi-ivresse du kif dont il était un fumeur enragé. On l’eut cru complètement indifférent à tout ce qui se passait devant ses yeux mi-clos.

    Il paraissait absorbé tout entier en l’une de ces vagues rêveries indicibles, intraduisibles, propres aux primitifs.

    Mais en réalité il était au courant des moindres détails des rouages les plus compliqués de cette vie arabe si fermée, si cachée, si mystérieuse, volontairement toute de sous-entendus et d’allusions. Il connaissait tout le monde dans Annéba et il eut pu mettre un nom sur toutes les figures qui défilaient devant lui sans qu’il semblât même les voir.

    Bou-Bou savait toujours à peu près où trouver Abdou Faye.

    Ce jour-là elle se rendit au marché arabe et là, devant un café elle trouva le Soudanais étendu selon son habitude sur un banc, en train de fumer le kif parmi d’autres vagabonds kabyles ou noirs…

    À côté, un autre Soudanais frappait en cadence monotone un tam-tam, berçant ainsi la somnolence d’Abdou. Sans même changer de position il écouta ce que sa sœur lui confiait avec beaucoup de gestes expressifs en leur langue rauque et étrange.

    Puis, lentement il se leva et, sans un mot, il se mit en route remontant vers la vieille ville. Et, à la tombée de la nuit, il vint frapper à la porte de Si Hâlil. Bou-Bou le guettait. En peu de mots, avec son grand air impassible, Abdou lui donna des renseignements très complets sur Rakhil et ses amours avec Mahmoud. Puis il étendit sa longue main noire, vaguement rosée intérieurement. Bou-Bou lui remit la récompense promise par Chelbia.

    Abdou Faye s’éloigna lentement dans la nuit bleuâtre… Bou-Bou sautillante, avec son éternel rire malicieux, courut auprès de Chelbia pour lui rendre compte de la mission de son frère.

    Parmi les choses amères que Chelbia apprit ainsi, une surtout la blessa profondément…

    Bou-Bou avait dit :

    — Et l’on sait dans le quartier de Carthage que Si Mahmoud ne paye pas Rakhil. Elle l’aime et a fermé sa porte à tous les autres hommes.

    Ainsi, non seulement il l’avait trahie pour une Juive, une prostituée, mais encore il aimait bien réellement celle-là et il en était aimé !

    Chelbia se sentit incapable d’endurer plus longtemps ce martyre de l’impuissance et de l’inaction. Et, de concert avec Mannoubia et Bou-Bou, elle se mit à songer au moyen de séparer Mahmoud de Rakhil.

    Agir sur lui-même, elles savaient bien qu’il était inutile d’y songer.

    Bou-Bou, la plus rusée des trois, suggéra à Chelbia l’idée de prévenir Béïa en lui donnant tous les renseignements qu’elle devait ignorer. Ainsi Béïa préviendrait les vieux et ceux-ci surveilleraient de plus près Mahmoud.

    Mais depuis que Béïa était mariée, Chelbia n’entretenait plus avec elle aucune relation d’amitié.

    Elle n’entrait jamais dans la chambre de sa belle-sœur et quand les vieilles lui en demandaient la cause, elle répondait qu’elle craignait de rencontrer Mahmoud, dont elle se gênait, disait-elle. Ainsi, elle comprit qu’il serait imprudent pour elle d’aller ainsi simplement parler à Béïa de choses aussi intimes.

    La Négresse se chargea donc de la commission. Elle vint un matin auprès de Béïa qui la gâtait beaucoup et se mit à babiller avec la volubilité excessive de sa race.

    Béïa sans méfiance lui répondait en vacant aux soins de son ménage : elle avait bien une servante, une Kabyle, élevée dans la maison, mais celle-ci était malade… De plus, les travaux du ménage servaient à Béïa de distraction en sa triste existence d’abandonnée cloîtrée.

    Soudain, sans rapport aucun avec le reste de leur entretien, Bou-Bou demanda :

    — C’est à Si Mahmoud cette belle ceinture qui est pendue là au clou ?

    — Oui… À qui serait-elle donc ?

    — Comment ! Il est déjà sorti de si grand matin ! Ou bien il a de nouveau découché ? Où peut-il être en ce moment ?

    — Dieu le sait !

    Et Béïa se détourna…

    — Je l’ai vu hier soir Si Mahmoud. Il était dans le quartier de Carthage.

    Béïa, avec une indifférence voulue pour ne pas sembler tenir aux commérages de la Négresse, demanda :

    — Il se promenait ?

    — Non, il achetait des fleurs. Je croyais que c’était pour toi. Il ne les a donc pas apportées ?

    — Non…

    — Alors il a dû les porter à Rakhil.

    — À quelle Rakhil ?

    Béïa n’ignorait plus rien des trahisons de son mari. Elle soupçonnait même ses relations avec Chelbia et malgré tout son amour, elle avait parfois maintenant des instants de révolte amère.

    Elle eut parlé aux vieux, mais elle songeait au drame sanglant que provoquerait dans la famille une telle révélation.

    Et elle était bien décidée à se taire.

    Elle savait aussi que Mahmoud délaissait depuis quelques temps Chelbia, qu’il devait avoir en ville une autre maîtresse préférée. Mais Béïa n’avait aucun moyen de se renseigner à ce sujet… Que lui importait d’ailleurs le nom de sa rivale !

    Bou-Bou joua l’étonnement.

    — Comment ! s’écria-t-elle, tu ne sais pas ? Mais toute la ville en parle ! Mahmoud a pour maîtresse la fille du vieux Mordokheï Azoulay, Rakhil… Alors tu ne le savais pas ?

    Béïa fronçant ses sourcils peints, répondit sévèrement :

    — Non je ne le savais pas. Ça m’est égal. Quant à toi je ne veux pas que tu parles ainsi de Sidi. Tais-toi et vas-t’en.

    Mais, malgré cet échec, Chelbia prit la résolution de parler elle-même à Béïa.

    Afin de ne pas éveiller de soupçons, elle lui adressa plusieurs fois affectueusement la parole et passa même une fois à dessein sous les arcades, devant la porte de Béïa, de qui Chelbia n’avait pas le moindre doute sur l’ignorance complète où elle croyait Béïa de ses amours avec Mahmoud…

    Elle ne comprenait nullement le caractère de sa belle-sœur et ne s’imaginait pas que celle-ci, étant presque sûre d’une telle chose, pût se taire et la tolérer uniquement de peur de causer de terribles malheurs.

    Béïa était fort surprise des avances subites que lui faisait Chelbia.

    Pacifique et douce comme toujours, elle y répondit par une amabilité réservée, ne désirant pas ce rapprochement avec cette femme qui lui était devenue odieuse.

    Mais Chelbia, après plusieurs courts entretiens avec Béïa, résolut de frapper le grand coup et, un matin, parée, elle se rendit chez sa belle-sœur. Sur le seuil, elle s’arrêta net : Mahmoud lui tournant le dos était là, qui s’habillait.

    — Bonjour ma sœur, dit Béïa, toujours impénétrable et avenante…

    Mahmoud brusquement se retourna et Chelbia put lire un violent mécontentement dans le regard de son amant.

    Sans un mot il acheva sa toilette et sortit, passant devant elle…

    Chelbia, décontenancée et troublée par cette rencontre, s’assit, tandis que Béïa préparait le café de l’hospitalité. Elle était loin de se douter que Chelbia aurait l’impudence de lui parler de Mahmoud. Après une courte conversation futile, où Chelbia sut être naturelle, il y eut un silence.

    Puis Chelbia dit, tâchant de sembler indifférente :

    — Ton mari est sorti ? Les hommes sont tous les mêmes. Ils sont toujours dehors… Comme le mien : toujours en voyage ou à la zaouïya. Et nous autres femmes, nous sommes toujours seules à nous ennuyer… Est-ce que Si Mahmoud suit aussi une Voie qu’il est toujours dehors ?

    — Non. Il se promène.

    — Moi vois-tu sœur, je sais toujours ce que fait mon mari. Je le fais surveiller… Tu ferais bien d’agir de même car cela fait du tort à la famille… On parle beaucoup de ton mari en ville paraît-il.

    Béïa, irritée, considéra attentivement Chelbia, sans deviner encore le vrai but de la démarche de sa belle-sœur, elle commençait à sentir un piège. Chelbia, sans se troubler, continua :

    — L’on accole le nom de Si Mahmoud à celui d’une prostituée juive, une certaine Rakhil, auprès de laquelle il est sans cesse… Ne ferais-tu pas bien de prévenir les vieux ? Si je te dis ça c’est par amitié. J’ai des parentes au dehors qui le savent par leur mari ou leur frère… Autrement ça ne me regarde pas… Mais c’est un grand haram ce que fait ton mari !

    Béïa comprit alors le but de cette visite insolite et, lentement, plongeant le clair regard de ses yeux gris dans l’ombre de ceux de Chelbia, elle dit avec une intonation presque menaçante :

    — J’aime mieux que Si Mahmoud sorte commettre du haram au dehors que de savoir qu’il en commet un bien plus terrible ici même, sous le toit de son père, dans la maison où est morte sa mère, que Dieu lui accorde sa clémence ! Et je préviendrais en effet Lella Djennète, Si Hâlil et aussi Si Belkassem si je ne craignais de faire couler beaucoup de sang dans cette demeure, Dieu juge et punisse les criminels !

    Chelbia, stupéfaite, devint livide. Elle se sentit défaillir.

    — Mais… Comment ici ? Mais… avec qui ?

    — Tu le sais mieux que moi, kéféral. Écoute, vas et ne viens plus jouer ta vie et celle d’un autre fils du péché… Ne viens plus me tenter comme le démon des ténèbres, goule !

    Et Chelbia, sans oser proférer une parole, sortit. Béïa était désormais l’absolue maîtresse de la destinée des deux amants.

    D’abord, Chelbia songea à prévenir Mahmoud de ce danger qu’il ignorait sans doute… Mais elle réfléchit que, d’abord en le mettant ainsi sur ses gardes, elle le perdrait pour jamais car, même s’il se lassait de la Juive, il n’oserait plus jamais la revoir, elle ; qu’ensuite il pouvait, audacieux comme il l’était, interroger sa femme, et apprendre l’imprudente démarche qu’elle, Chelbia, venait de tenter…

    Et elle comprit qu’il valait mieux se taire et patienter.

    Les paroles de Béïa avaient jeté dans l’âme de Chelbia un trouble profond, une sorte de sombre terreur superstitieuse…

    En effet, tout ce qu’elle avait fait était un haram terrible et si, pour le moment, ceux d’entre les hommes qui pouvaient l’en punir l’ignoraient, Dieu le sait, et elle tremblait à la pensée qu’il n’y avait rien à tenter contre cette force invisible et terrible que le peuple musulman appelle le Mektoub.

    « Oui, se disait-elle. Ni les vieux, ni Belkassem ne savent rien… Mais, s’il est écrit qu’ils doivent l’apprendre, et si personne ne vient le leur dire, la main de Dieu le leur écrira en lettres de feu dans le ciel ou dans les ténèbres…

    Épouvantée, elle passa des nuits affreuses, tantôt tremblante et éplorée, tantôt suppliant cet Inconnu omnipotent dont elle se sentait environnée, et qui savait son crime…

    Par un de ces contrastes ironiques dont est tissée toute vie humaine, elle qui avait, en sa désespérance souvent invoqué la mort, se sentait affolée de terreur, maintenant qu’elle avait cru voir planer l’aile noire de Meleik-el-Moute au-dessus du sentier de sa vie…

    Malheureuse, torturée de regrets, de remords, abandonnée, sans cesse menacée, elle voulait cependant vivre, inconsciemment, par cette force obscure qui attache si solidement au processus physique même de l’être, tout ce qui vit, tant il est vrai que la souffrance est l’une des conditions inhérentes à la vie…

    Inconsciemment, Béïa avait commencé l’œuvre de vengeance où Chelbia, victime elle-même, devait souffrir pour le seul vrai coupable, Mahmoud.

     

    *

    *   *

     

    La maison de Mordokheï était de construction arabe, un cube de maçonnerie passé à la chaux bleuâtre, sans ouverture sur le dehors et sans étage.

    La chambre de Rakhil, la plus belle et la plus grande de toutes, s’ouvrait sur la cour dallée de rouge qu’elle obligeait à grand peine Khmimsa à tenir propre.

    Un rideau rouge fermant la porte entretenait une pénombre transparente dans la vaste pièce tapissée de faïence.

    Sur les murs, quelques photographies et un portrait de Rakhil, à l’huile, peint par quelque amant Roumi d’un talent incontestable.

    Il y avait là un grand lit italien en fer à la tête et aux pieds duquel, sur des plaques de tôle, s’étalaient de naïves peintures, paysages aux tons veloutés et ardents.

    Au lieu de la blanche moustiquaire arabe, un lourd rideau de soie violette descendait du plafond, déplacé au milieu des tons luisants des faïences.

    Une armoire à glace dans un coin, puis des meubles arabes, des divans en forme de bancs, des petites tables basses, des coffres peints.

    En face de la porte flanquée de deux petites fenêtres carrées sans vitres, sur le tapis tunisien du plancher, deux matelas de laine bleue, recouvert d’un superbe tapis de Kairouan, épais et soyeux, et d’un amoncellement bariolé de coussins arabes, de forme allongée : le lit bédouin où se tenait, des journées entières durant, Rakhil… et qu’elle réservait à Mahmoud, par une pudeur étrange chez elle : tant d’autres avaient passé avant lui, sur le lit italien, sous les rideaux de soie violette…

    Par une chaude après-midi finissante d’août, Rakhil était couchée, comme à l’ordinaire, sur son lit de nomade.

    En simple chemise de mousseline blanche et en gandourah d’indienne claire, ses beaux bras nus et ronds relevés sous la toison fauve de ses cheveux teints, elle rêvait, attendant le soir qui devait ramener sous son toit Mahmoud pour de nouvelles ivresses qui dureraient presque jusqu’à l’aube.

    Les yeux mi-clos, elle rêvait.

    Enfin elle se sentait bien près d’être heureuse. L’ennui morne des journées d’antan avait fait place à une sorte de rêverie langoureuse, douce infiniment.

    Seul l’imprécis désir qui, parfois venait l’entraîner vers des ailleurs inconnus et très mystérieux la hantaient maintenant de plus en plus souvent…

    Même aux heures enivrantes de ses nuits d’amour, sous l’étreinte de plus en plus passionnée de Mahmoud, elle sentait ce désir troublant lui venir. Elle eût voulu prendre son amant, se l’incorporer en quelque sorte, faire sienne cette chair à jamais…

    Oui, elle aimait et se sentait aimée, et l’univers avait changé d’aspect à ses yeux.

    Tout lui semblait régénéré, devenu plus beau et plus riant, depuis qu’elle avait rencontré Mahmoud. Et ce jour-là, elle songeait vaguement à ces choses de son amour.

    À certains souvenirs récents elle se sentait tressaillir jusqu’au plus profond de ses entrailles… Elle revivait ainsi, délicieusement, certaines voluptés passées.

    Mais une inquiétude lui restait cependant, au sein de cette atmosphère de bonheur qu’elle sentait comme se condenser autour d’elle : malgré toute son ignorance, son inaptitude à l’observation et au raisonnement, elle sentait bien tout ce fond d’obscurité et de mystère, redoutable pour elle, qu’il y avait en Mahmoud.

    Ainsi jamais elle ne l’avait vu gai, joyeux. Souvent, depuis quelque temps, elle le voyait sourire. Rire, jamais.

    S’il daignait plaisanter, ses facéties avaient le mordant amer de l’ironie et Rakhil en ressentait une sorte de malaise.

    Il y avait toujours en Mahmoud tout un infini de pensées et de sensations qui ne se donnaient pas, qui restaient cachées et inexprimées.

    Et ce monde-là, issu non pas d’une pensée large et profonde, d’une sensibilité intense, mais bien de l’immense et froid égoïsme de cette âme, était un mystère indéchiffrable pour l’intelligence inculte de Rakhil.

    D’autres, plus aptes à la pensée, comme Belkassem et Béïa elle-même, avaient deviné sinon les détails au moins la nature de cet amer fond de ténèbres qui composait le moi réel de Mahmoud.

    Rakhil, ne pouvant le comprendre, en sentait seulement l’existence, ce qui lui causait une sorte de crainte et d’appréhension inconscientes.

    Rien de plus difficile à concevoir, pour les êtres dont l’intelligence est très cultivée, que la souffrance de l’intellect inculte, quand il est vif et puissant de par sa nature, et qu’il se débat dans les ténèbres, aux prises avec tout un monde de circonstances et de sensations incompréhensibles pour lui… Rien de plus difficile à concevoir et à exprimer que ces états d’âme simples, vagues, indéfinissables et nébuleux comme les amas imprécis des mondes non encore indifférenciés et condensés qui semblent sommeiller en des brumes laiteuses, aux confins lointains de l’univers…

    … Au Moghreb, quand le carré net de ciel visible depuis la cour de Rakhil se fut empourpré pour le quotidien incendie des jours finissants, le lourd marteau de fer de la porte retombant deux fois avec un bruit sourd, fit tressaillir délicieusement Rakhil c’était le signal convenu, et Mahmoud entra.

    Depuis qu’il était à Annéba, il portait le costume Maure, aux teintes harmonieuses et délicates, allant du bleu pâle des vêtements de drap jusqu’au jaune discret du turban de soie soigneusement roulé en quatre étages absolument réguliers, en passant par le blanc laiteux de la gandourah en soie diaphane de Tunis.

    Son visage d’un ovale parfait, au front large et haut, au nez mince et droit, éclairés par l’éclat superbe des larges yeux sombres, s’était légèrement bronzé au soleil ardent de l’été Barbaresque, rendant plus mâle ce masque pâle que jamais aucune expression d’allégresse n’illuminait.

    Rakhil se leva en s’écriant, joyeuse :

    — Y a rouhi ! Mon âme !

    Il sourit, et le rouge saignant de ses lèvres au contour à la fois obstiné et voluptueux, découvrirent la blancheur de ses dents.

    — Asslèma, ya Rakhil ! dit-il, de sa voix lente et basse, conservant les intonations particulières au dialecte d’El Djézaïr.

    … Après le baiser qui, chaque soir, commençait leurs longues ivresses, Mahmoud, alangui, se releva à demi, s’appuyant du coude sur l’un des coussins. Distrait, il suivait du regard les volutes bleues que décrivait dans la lueur finissante la fumée de sa cigarette.

    Répondant aux pensées qui venaient de la troubler, Rakhil demanda : — À quoi penses-tu, Sidi ?

    — Je pense qu’il n’est pas de source capable d’étancher ma soif !

    — Comment cela ?

    — Oui… Jamais en aucune circonstance de ma vie, je n’ai connu le contentement de moi-même et des autres.

    Sans bien saisir les sens de ces paroles, Rakhil comprit qu’il parlait justement de ces choses mystérieuses qu’elle sentait en lui.

    — Explique-moi ce qu’il y a en toi qui fait que tu ne ressembles pas aux autres hommes.

    Ironiquement, il sourit, avec un geste las de la main : – T’expliquer cela ! Mais ne vois-tu pas que tout ce que je fais ne ressemble pas à ce que font les autres… Et non pas parce que je fais des actions extraordinaires en elles-mêmes, mais bien parce qu’elles proviennent, chez moi, de causes très différentes de celles qui font agir les autres hommes. D’abord, tous les hommes aiment quelqu’un ou quelque chose, et moi je n’aime rien ni personne. Rakhil, presque épouvantée, sursauta :

    — Comment ! tu n’aimes personne ? Et moi ?

    Mahmoud sourit.

    — Tu ne me comprends pas ! D’ailleurs, personne ne t’a jamais appris à penser. Oui, si tu veux appeler cela amour, je t’aime. Mais… est-ce bien toi que j’aime, ou bien seulement la sensation que tu me procures, et que je n’éprouve avec aucune autre femme ? Je t’aime, oui… Tout autre que moi appellerait cela de l’amour et se croirait heureux… Mais moi, je sais trop bien que ce n’est pas toi que j’aime, mais bien moi-même, en la jouissance que tu me donnes.

    Les prunelles bleues de Rakhil s’élargissaient démesurément, en l’effort douloureux de son cerveau pour comprendre.

    — Alors, tu ne m’aimes pas ?

    Impatienté, regrettant d’avoir parlé, il haussa les épaules.

    — Si. J’éprouve pour toi le sentiment que tout le monde appelle amour. Que t’importent, à toi, les raisons et la vraie nature de ce sentiment ? Jouis-en en paix ! Tu as la chance inouïe de pouvoir sentir très intensément tout en ne comprenant pas ce que tu sens. L’intelligence est un poison dont la mort seule peut nous guérir. Laisse dormir en toi ce poison, et jouis…

    Souvent déjà Mahmoud avait tenu devant Rakhil des propos semblables, jetant en l’âme inquiète de la Juive un trouble infini, l’emplissant de stupeur.

    — Appelle l’amour comme tu veux puisque tu es savant, dit-elle. Mais dis-moi que tu m’aimes, que tu m’aimeras toujours.

    Un sourire amer glissa sur les lèvres pâles du Maure.

    — Toujours ! Est-ce qu’il y a ne fut-ce qu’une illusion qui dure toujours, c’est-à-dire qui nous accompagne jusqu’à la Mort ? D’ailleurs sois tranquille : tant que tu me vois venir à toi, c’est que je t’aime, c’est-à-dire que tu me donnes le frisson que je te demande et que je ne trouve qu’auprès de toi. Mais, afin que tu ne puisses, un jour, me faire de reproches, sache que si, tôt ou tard, je cesse d’éprouver pour toi la volupté, seul objet de mes désirs, seul but de ma vie, tu ne me reverras plus. Ce sera fini. Aucune force humaine n’est capable d’enchaîner ma volonté.

    … À mesure que Mahmoud parlait, Rakhil sentait l’obscurité se faire dans son âme et une terreur indicible l’envahir… Ainsi un jour viendrait, bientôt peut-être, où Mahmoud l’abandonnerait, où elle se retrouverait de nouveau seule, dans le désert désolé de sa vie d’antan !

    Mais, dans la pénombre encore vaguement rosée du crépuscule finissant, elle vit le visage de son amant se pencher sur elle, comme transfiguré et, dans le regard de ses yeux, elle lut une langueur infinie et un ardent désir de ses caresses…

    Le propre de tous les vrais sentiments ardents et profonds est de nous donner l’illusion enivrante de leur éternité… et il nous semble que nous les avons éprouvés depuis toujours, que nous les éprouverons à jamais… ou bien, pour les âmes plus conscientes, dès le jour où elles conçoivent l’un de ces sentiments, envahissant et dominant tout l’être, leur vie passée semble annulée, anéantie, se perd en des grisailles d’existence de chrysalide, ensommeillée…

    Ainsi, sous les caresses de Mahmoud, Rakhil oublia tout ce qu’elle avait pu saisir des discours de son amant, et elle s’abandonna à la félicité infinie de l’amour qui lui semblait, en cet instant, durer infiniment.

    Très étrangement, chez Mahmoud lui-même, de la morne tristesse qui, toute cette journée avait pesé sur son âme, surgit un désir fou, sans cesse renaissant, et une sensibilité qui lui fit éprouver une ivresse encore inconnue jusque là.

    Pour la première fois de sa vie, il sentit l’émotion profonde du cœur s’allier chez lui à la jouissance purement sensuelle, la seule qu’il eût connue jusqu’alors.

    Tandis qu’ils s’étreignaient follement, jusqu’à la douleur, jusqu’à la rage, les ténèbres de leurs âmes leur semblaient se dissiper, faire place à une lumière éblouissante… Ils se sentaient purs et bons, comme lavés par les larmes extatiques de la volupté, de toutes leurs souillures passées… Il leur semblait renaître à la vie, à une vie nouvelle où la douleur n’aurait plus de raison d’être et qui ne finirait jamais.

    Ils atteignirent, ce soir-là, l’apogée de la félicité qu’ils pouvaient se donner l’un à l’autre…

    Et Rakhil sentit qu’elle avait enfin saisi l’objet des désirs imprécis qui l’avaient torturée des années durant…

    Mahmoud retombé, haletant, brisé, le cœur encore palpitant d’une ivresse sans nom sur les coussins ravagés de leur lit d’amour, resta pendant un long instant incapable de penser…

    Il se sentait plongé en une délicieuse non-existence. Puis, subitement, il sentit un impérieux besoin de s’en aller, au grand air du dehors, d’être seul, et de penser… Il sentait que tout un monde nouveau venait d’éclore en son cerveau enflammé et, brusquement, après avoir étreint Rakhil pour un baiser où, pour la première fois, il se sentit exprimer une reconnaissance sincère, il sortit, lui disant :

    — Je dois rentrer… Je reviendrai demain, je reviendrai toujours. Tu es le paradis… Je reviendrai toujours…

    À grands pas, comme poussé par une force inconnue, il remontait tout en haut de la colline d’Annéba. Là, au-dessous de l’abîme, au sommet des rochers à pic, court un rempart très bas, à hauteur d’appui.

    Les tamaris pâles et les figuiers de Barbarie, aux formes contournées et méchantes, se penchent au-dessus de la route qui passe tout en bas, sur le bord de la mer…

    Mahmoud alla s’accouder au parapet de fer du pont de la Casbah, en face du golfe encore plongé dans les ténèbres : l’heure de l’îcha venait à peine de sonner et la pleine lune ne s’était point encore levée.

    Un silence profond, inusité, régnait là, au-dessus de la ville bruyante d’ordinaire, les soirs d’été.

    Dans le ciel pur, d’un bleu si foncé qu’il semblait noir, l’infini des lueurs astrales scintillait d’une incomparable splendeur, inconnues aux froides étoiles, souvent voilées, du ciel septentrional. Alentour, dans l’ombre, les formes blanches des maisons et calles, d’un noir plus opaque, semblaient se mouvoir, osciller vaguement comme animées d’une vie étrange, fantomatique…

    Mahmoud, encore empli du trouble inexprimable que lui avait laissé la volupté inouïe de ce soir, restait là, immobile, s’abandonnant à une sensation toute physique, de bien-être mêlé d’une lassitude vague.

    … Mais peu à peu, vers la haute mer, le ciel pâlit, comme en une aube commençante. De vagues lueurs roses traversèrent d’abord l’horizon puis, peu à peu, à peine distinctes, elles se reflétèrent sur l’eau noire du golfe qui apparut immense et calme.

    En bas, au bout de la double jetée fermant l’avant port, les deux feux de position, vert à droite, rouge à gauche, se reflétaient en innombrables petites lignes lumineuses, sans cesse brisées, sans cesse éteintes sans cesse renaissantes, le rouge d’une intensité de couleur inouïe, l’autre blafard comme remontant en transparence des dessous insondables des flots. Puis plus loin, vers le large, la lanterne indicatrice d’un récif dangereux, fixée au sommet d’une bouée flottante indéfiniment par la grande houle rude arrivant de la haute mer, se devinant en une ligne plus noire là-bas, vers l’horizon septentrional derrière le feu tournant du phare du Cap de Garde et celui, immobile, de Bas-el-Hamra.

    Puis la lueur s’accentua, plus colorée, d’un rose presque écarlate déjà, et des hachures sanglantes coururent à la surface des eaux noires, vaguement bleuissantes déjà.

    Enfin, le disque blanc émergea de l’eau, radieux.

    Les étoiles, noyées dans la grande lueur glauque venue d’en-bas, pâlirent et la surface morte jusque là du golfe, s’anima d’une vie étrange, inondée de lueurs multicolores, mouvantes, changeantes, indéfiniment, allant du bleu glauque des abîmes au rouge écarlate du corail, en passant par des teintes inouïes de vert, de gris, d’or en fusion et de cuivre rouge.

    Pour la première fois, Mahmoud sentit son âme vibrer, enivrée réellement par la splendeur inexprimable de ce spectacle… Pour la première fois, il sentit son esthétisme froid faire place à un enthousiasme vrai, profond…

    … Il ne se reconnaissait plus, surpris de ressentir des émotions aussi intenses, aussi sincères surtout. Lui aussi jusqu’à ce jour, il avait ressenti, quand il pensait à Rakhil ou quand il était auprès d’elle, l’indéfinissable désir de quelque chose de meilleur, de plus intense que la sensation présente. Lui aussi, parfois, il avait senti palpiter son cœur, en un élan ardent vers un inconnu charmeur…

    Toutes les ivresses, toutes les extases passées l’avaient laissé insatisfait.

    Tout à l’heure au contraire, il s’était senti, pour un instant, entrer de plain-pied dans le domaine extatique de l’absolue satisfaction. Quand il étreignait Rakhil il ne pouvait imaginer rien de meilleur, rien de plus intense, ni rien désirer…

    … Et là, devant le calme infini de cette nuit enchantée, une idée lui vint, soudain, lumineuse, d’une netteté glaciale : jamais plus il ne désirerait Rakhil comme il l’avait désirée jusque là, car tout son désir n’avait eu d’autre objet que d’atteindre la félicité éprouvée de ce soir-là.

    Il était satisfait car il avait possédé enfin en Rakhil ce quelque chose de mystérieux, de follement désiré qui, jusque là, avait toujours semblé se refuser, et l’entraîner plus avant à travers la gamme ascendante des voluptés.

    Maintenant Rakhil ne pouvait plus rien lui donner, puisqu’elle s’était donnée toute, ce soir-là.

    … Et il comprit, sans pouvoir en douter un seul instant, que l’ivresse éprouvée ce soir ne devait plus, ne pouvait plus se répéter jamais.

    L’acheminement était achevé, le but était atteint… et Mahmoud se retrouvait de nouveau seul, au sein de l’aride désert de son ennui…

    Pour la première fois depuis sa rencontre avec Rakhil il se remit à songer aux chimères à venir, aux autres femmes, aux autres voluptés…

    Doucement, lentement, sans hâte, il reprit le chemin de la maison paternelle, à travers le rayonnement bleu de la lueur lunaire glissant sur les chaux blanches des façades nues et muettes, tandis qu’il se souvint que, dans l’extase finissante, il avait promis de revenir le lendemain, de revenir toujours…

    Et, ironiquement il sourit :

    — À quoi bon ?

     

    *

    *   *

     

    Rakhil sur sa couche en désordre songeait : en elle aussi les désirs indéfinissables s’étaient tus. En elle aussi le calme aussi s’était fait…

    Mais quel calme ! Elle sentait par toutes les fibres de son être une volupté nouvelle, naïve, infinie : la volupté d’exister.

    Toutes les ombres mornes qui avaient depuis son enfance endeuillé son âme s’étaient dissipées et il lui semblait qu’elle venait de s’éveiller par une matinée radieuse de convalescence, après une longue nuit de long sommeil, agitée par les songes malsains du délire.

    Toute sa vie passée lui semblait maintenant s’être reculée en un passé si lointain qu’à peine elle s’en souvenait.

    Elle aussi, comme Mahmoud, elle ne désirait plus rien de meilleur ni de plus intense.

    Mais naïvement, de toutes les forces de son âme plus saine, elle croyait à la durée de ce bonheur…

    Et elle songeait avec un intense frisson, non plus seulement aux extases passées mais encore à celles à venir qui, croyait-elle, égaleraient celles qui avaient marqué sa naissance au bonheur.

    Un étonnement lui restait seulement : pourquoi, au lieu de prolonger leurs caresses comme d’ordinaire jusqu’au matin, pourquoi Mahmoud était-il parti si précipitamment ?

    Mais, avec la quiétude de son bonheur, elle se disait :

    — Qu’importe ? Je ne puis comprendre toutes ses pensées d’homme et de savant. Qu’importe puisqu’il reviendra demain, puisqu’il reviendra toujours ! ? Et elle s’endormit doucement, souriante, paisible comme elle ne l’avait jamais été, même en sa toute première enfance…

    La vieille Stitra était accroupie au milieu d’une sorte de niche dans la muraille de la cour, servant de cuisine.

    Devant elle, dans une terraille rouge, posée sur un pot-à-feu arabe en terre cuite, bouillait doucement une sorte de breuvage très fortement aromatique, destiné à rendre les forces aux personnes épuisées : depuis cinq jours que Mahmoud n’était pas revenu, n’avait donné aucune nouvelle de lui, Rakhil stupéfaite, épouvantée d’abord, puis désespérée, dépérissait à vue d’œil.

    Elle avait attendu Mahmoud avec l’impatience de son grand amour au lendemain de leur dernière entrevue.

    Il n’était pas venu.

    Messaoud et la vieille avaient rôdé aux abords de la maison de Si Hâlil, croyant à une maladie de Mahmoud, à un malheur…

    Ils n’avaient réussi à voir que Bou-Bou : rien de particulier ne s’était passé, Mahmoud se portait bien, mais il n’était plus ressorti depuis quelques jours et il passait tout son temps étendu sur son lit à lire ou à rêver.

    Et l’esprit de Rakhil se débattait dans les ténèbres.

    — Tu l’as souvent trouvé étrange, disait le fidèle Messaoud. Il doit être fou…

    En effet c’était la seule explication plausible que Rakhil pouvait admettre… Comment ! Au lendemain d’un pareil épanouissement du plus radieux des bonheurs, après lui avoir juré de revenir toujours, il s’enfermait chez lui, dans cette maison qu’il haïssait, et il ne revenait plus.

    Elle essayait pourtant de se consoler en attribuant cette manière d’agir à des querelles survenues entre Mahmoud et les vieux.

    Mahmoud lui parlait rarement des différends avec son père, non pas par respect pour Si Hâlil mais par cette réserve innée qui empêche les Musulmans de révéler à des étrangers, à une femme surtout, leur vie privée.

    Mais elle savait bien qu’il était marié malgré lui et que son père le persécutait à cause de ses sorties nocturnes.

    Rakhil se désolait, quoique l’idée ne lui fut point encore venue que Mahmoud avait résolu, consciemment et définitivement, de l’abandonner.

    « Il m’aime trop, se disait-elle, il reviendra ».

    Mais, tourmentée par l’incertitude, elle avait perdu le sommeil et l’appétit et Stitra voulait lui faire prendre une sorte de tisane reconstituante, composée de plantes sauvages et de racines amères.

    En face d’elle sa sœur, Noucha, était agenouillée.

    Vieillie avant l’âge, d’une laideur maladive, Noucha, malgré ses vingt-quatre ans, semblait presque aussi vieille que sa sœur aînée.

    Après sa sortie de prison, elle n’avait pu reprendre la vie de courtisane et elle était devenue la domestique à tout faire, surchargée de travail, battue par Stitra et méprisée par Rakhil… Elle avivait le feu au moyen d’un petit éventail rond, sans manche, tissé en alfa… Doucement, d’une voix atone, presque enfantine, elle chantonnait.

    C’était le soir et la lumière rouge d’une bougie dans un chandelier de fer, éclairait les deux femmes vêtues de noir, penchées sur leur cuisine de sorcière.

    À travers le rideau rouge baissé sur la porte de Rakhil, une faible lueur perçait et un silence de mort régnait dans toute la maison que seule la chanson monotone de Noucha troublait. L’on frappa à la porte.

    Les deux femmes tressaillirent et Rakhil elle-même se précipita dans le vestibule, son chandelier à la main : qui pouvait en effet venir en de pareilles heures, par un temps de sirocco, sinon Mahmoud ?

    D’une main tremblante elle ouvrit. Mais elle recula, à la fois désappointée et effrayée : devant elle s’était dressée la silhouette géante, enveloppée de cotonnades bleues d’Abdou Faye, le Soudanais.

    — Bonsoir, dit-il de sa voix lente, avec son accent rauque et traînant. C’est bien toi qui es Rakhil ?

    — Oui… Qui es-tu et que veux-tu ?

    — Je suis Abdou Faye, le frère de Bou-Bou Samana qui est chez Si Hâlil.

    À ce nom le cœur de Rakhil bondit : le Nègre venait de la part de Mahmoud !

    — Entre, entre vite ! Tu viens de la part de Si Mahmoud ?

    — J’ai besoin de te parler, seule.

    Elle le fit entrer dans sa chambre, tout au fond, renvoyant Stitra et Noucha.

    Le Nègre s’accroupit à terre en une pose simiesque, s’appuyant de sa longue main noire sur le sol.

    — Non, dit-il. Je ne viens pas de la part de Si Mahmoud mais pour parler de lui. J’ai à te dire un secret qui te rendra ton amant qui t’a quittée et que tu pleures…

    — Comment sais-tu cela ?

    Un rire étrange éclaira la belle figure noire d’Abdou.

    — Qu’est-ce que cela te fait ? Tu vois que je sais tout… Oui, je puis mettre entre tes mains la vie de Si Mahmoud… Mais il faut que tu me payes largement ce secret. Tu es riche, tu peux me payer…

    — Peut-être que tu mens ? Comment peux-tu mettre la vie de Si Mahmoud entre mes mains ?

    — Dès que je t’aurai dit le secret tu comprendras quelle puissance terrible tu possèdes sur Si Mahmoud.

    Je te le jure sur le Coran auguste.

    — Combien veux-tu ?

    — Dix douros.

    — Quel que soit ton secret, c’est trop cher. D’ailleurs je n’en ai pas besoin. Je ne veux pas de mal à Mahmoud. Je l’aime.

    Longtemps, âprement ils marchandèrent. Enfin pour en finir, Rakhil conclut le marché à trente francs, dont elle lui donna immédiatement la moitié.

    Alors, se calant plus commodément sur un coin de tapis, les yeux élargis moitié enfantin, moitié cruel, Abdou murmura très bas :

    — Si Mahmoud avant de te connaître a été l’amant de sa belle-sœur Lella Chelbia, la femme de Si Belkassem ben Hâlil. Quand Si Mahmoud l’a abandonnée pour toi, elle m’a chargé par l’entremise de ma sœur, Bou-bou, de surveiller Mahmoud. Ma sœur m’a tout raconté. Maintenant qu’il ne sort plus, il doit être revenu à ses amours avec Chelbia… Alors tu comprends : si tu trahis ce secret Si Belkassem tuera Mahmoud et Chelbia comme des moutons. Tu vois maintenant si mon secret est important !

    Rakhil, les yeux largement ouverts, fixés sur le Nègre, avait écouté, étonnée et sentant une sorte d’inquiétude vague étreindre son cœur. Mais quand Abdou émit la supposition que Mahmoud avait pu reprendre Chelbia, une lueur fauve passa dans le regard de Rakhil.

    — Et tu ne mens pas, dit-elle.

    — Par la vérité du Coran auguste et sur la tombe de mon père, c’est vrai. Maintenant si tu as jamais besoin d’un homme adroit, connaissant tout et tout le monde, envoie ta mère me chercher. Elle n’aura qu’à demander Abdou Faye le Soudanais au marché arabe… Donne-moi le reste de l’argent.

    Silencieusement, Rakhil lui donna quinze francs et il s’en alla de son pas lent de somnambule. Il remonta vers la haute ville où il connaissait un café kabyle où l’on fumait le kif, portes closes, toutes les nuits… Quand il passa devant la maison close et silencieuse de Si Hâlil, il fit sauter gaiement les six douros dans sa main et un large sourire glissa sur sa face noire dans l’ombre étouffante de la nuit.

    Depuis trois jours, le chelbi soufflait, les forêts brûlaient du côté de Souk-el-Hamd et il pleuvait des cendres et du sable sur la ville comme un suaire gris…

    Ainsi se préparent dans l’ombre les destinées enchevêtrées et compliquées des hommes qui, souvent, sont condamnés à leur insu tandis qu’ils continuent de vivre, inconscients, sans remarquer aucun changement au cours monotone de leur existence de créatures aveugles et abandonnées, sans défense, au milieu de l’océan de mystères qu’est la vie.

     

    *

    *   *

     

    — Messaoud si tu veux me voir, si tu veux que je te permette de m’aimer et de jouer avec mes cheveux, prends ton kalam et écris-moi une lettre en arabe. Un nuage de tristesse passa dans le regard du jeune Israélite. Mais, obéissant, il s’assit à terre, préparant dans sa main gauche une feuille de papier pliée en deux.

    — Dicte !

    « À la lumière, à la prunelle de nos yeux, à la joie de notre cœur, à notre seigneur, Si Mahmoud ben Hâlil El Metiny, le salut soit sur toi. Ensuite que ton esclave, ta maîtresse, ta servante, se meurt dans l’abandon sans savoir par quoi elle a mérité ta cruauté envers elle.

    Elle te fait savoir qu’elle ne connaît plus le sommeil, qu’elle passe ses nuits à penser à toi et à pleurer et qu’elle ne se nourrit plus que de ses larmes. Elle te prie par ta tête et par la mémoire de ta mère chérie de venir au plus vite la voir sans quoi elle mourra comme une fleur sans eau. Elle t’attend ce soir au Maghreb. Le salut soit sur toi. Rakhil, ta servante ».

    — C’est tout ?

    — Oui. Plie la lettre. À présent va au marché arabe et appelle-moi un Soudanais qui doit s’y trouver, Abdou Faye. Le connais-tu ?

    — Qui ne le connaît ?

    Et, avec un soupir, Messaoud sortit.

    Depuis qu’Abdou avait révélé à Rakhil le secret de Mahmoud, la Juive avait beaucoup pensé et elle avait compris qu’en effet Mahmoud devait ne plus l’aimer puisqu’il l’abandonnait. Elle pensait qu’avec le caractère obstiné et indomptable qu’elle lui connaissait, aucune défense du vieux n’aurait pu l’empêcher de revenir et que, s’il ne le faisait pas, c’était bien volontairement.

    Désormais elle se savait abandonnée et de jour en jour plus elle désespérait de revoir Mahmoud…

    Mais ce qu’elle ne pouvait parvenir à s’expliquer, c’était la cause de cet abandon au lendemain d’un tel bonheur, après de tels serments, les seuls qu’il lui eût jamais faits.

    Ainsi il avait menti, il l’avait abusée ? Il s’était outrageusement moqué d’elle…

    Mais le souvenir de leur dernier soir lui revenait avec une enivrante netteté et contredisait cette supposition : non, aucun homme ne pouvait jouer ainsi la comédie. Il avait versé des larmes de joie, il avait râlé comme un agonisant, il avait été sincère !

    Et cette contradiction flagrante augmentait encore les ténèbres où se débattait l’esprit de Rakhil.

    Et, peu à peu, elle se sentait plongée en une désespérance sans borne.

    Elle était devenue indifférente à tout ce qui l’entourait, préoccupée jour et nuit de ses pensées sombres, toujours les mêmes, gravitant toujours autour de l’incompréhensible mystère de son abandon par Mahmoud.

    Elle avait repoussé avec colère les consolations intéressées de la vieille Stitra et lui avait sévèrement défendu de recevoir qui que ce fût, sauf Mahmoud s’il venait, ses émissaires s’il en envoyait, Messaoud et le Soudanais.


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