• Claude-Maurice Robert

     

     Claude-Maurice Robert à Miliana

     

     

    Après Colomb-Béchar, c'est à Laghouat que le poète se fixe lorsqu'éclate la guerre. Il y vivra une douzaine d'années à la mode du pays, curieux mélange d' " anachorète libre " et d' " hédoniste insatiable ", faisant bénéficier les touristes européens de sa connaissance du terrain... et des hommes. Mais à la suite d'une grave opération, il doit revenir à Alger à la fin des années cinquante. C'est là qu'il mourra, dans l'Algérie indépendante, le 20 avril 1963. 

     Claude-Maurice Robert à Miliana

    Claude-Maurice Robert
    Alors que j'étais au collège de Miliana, lors de chaque vacance scolaire à Laghouat, je tapais à la machine à écrire, les écrits de cet écrivain-poète qui résidait rue de la Grande Séguia (El Kabou). Ce sont MM. VALLUIS Léo, exploitant de l'Hôtel Saharien et SOUFI Mohamed, mon ancien instituteur, que Dieu ait leurs âmes, qui me présentèrent à lui. Il était unibrassiste et je ne me rappelle plus quel bras lui manquait.

     Et je viens de découvrir qu'il a résidé à Miliana de laquelle il a écrit :

    Il y faisait si froid que, venu pour une semaine en hiver, je la quittai trois jours après mon arrivée. Le climat printanier l'a métamorphosée. En retard pour voir les cerisiers en fleurs, j'ai eu la chance de trouver arbres de Judée et glycines en plein épanouissement.Celles-ci se révélèrent dès avant Miliana, à un tournant de la belle route à travers les vergers où la façade d'une maison était pavoisée de leurs grappes mauves et blanches. Mais la mauve, à mon goût est plus belle : elle est pour moi la vraie glycine. L'autre, la blême, je l'appelle acacia !
    Sa parure vernale lui restituant son vrai visage, Miliana est charmante. Et de nouveau mon coeur s'échauffe en la voyant.

    Lors de mes premiers séjours, des deux côtés de la rue Saint-Paul, un ruisselet sussurait cette eau vive et claire, qui me rappelait les euripes de la Rome patricienne, quelle était douce à voir, agréable à entendre aux jours caniculaires Ce beau temps n'est plus. Pour les besoins - je crois - de la mine du Zaccar, on a détourné les eaux qui réjouissaient les yeux et charmaient les oreilles en rafraîchissant l'air. C'est une beauté de plus détruite par l'industrie.
    Un promontoire dans une mer de verdure
    Si comme toutes les villes musulmanes - Miliana était sans arbres avant que Saint-Arnaud eut planté les platanes qui en sont les ornements, les vergers qui l'entourent ont toujours existé, grâce aux caux qui ruisselaient du flanc de la montagne, ce qui lui valut d'être appelée "la Ville aux mille ruisseaux".
    Shaw, voyageur anglais, qui visita Miliana, vers 1730, en porte témoignage : "Miliana est surtout remarquable par ses belles eaux, ses jardins et les vergers dont elle est entourée".
    Ses jardins sont toujours là, étagés jusqu'à la vallée, et plus beaux que jamais. C'est du rempart sud, vers la Pointe des Blagueurs, qu'il faut les admirer.
    Où que les yeux se portent, on ne voit que des arbres. D'ici la ville est un promontoire sur une mer de verdure.

    Pour moi, je n'imagine pas Miliana, ni Tlemcen - ni la place d'Armes de Blida - découronnées de ces beaux arbres.

     

    Le blocus de Miliana

    Bloquée étroitement par les soldats d'Abdel-kader, en 1840-1841, Miliana ne put communiquer avec Alger durant cette longue période qu'au moyen de rares convois, escortés par de puissantes colonnes, et encore ces ravitaillements ne se faisaient-ils jamais sans quelque engagement sérieux.

    Au mois d'octobre 1840, le général Changarnier venait se porter au secours de Miliana, dont la garnison, décimée par la nostalgie, la famine et la maladie, avait presque succombé sous sa tâche. Des 1200 hommes commandés par le colonel d'Illens, 700 étaient morts de privations et de consomption, 400 étaient à l'hôpital ; à peine si les survivants, devenus les spectres d'eux-mêmes, avaient la force de tenir leurs fusils. Pour peu que la relève eût tardé, la ville eût été prise faute de défenseurs.
    "De tous les points que nous avons occupés en Algérie, conclut de Castellane, auquel j'emprunte ces précisions, Miliana est peut ëtre la ville où nos soldats ont eu à supporter les plus rudes épreuves". Confirmant ces détails, le maréchal de Saint-Arnaud, à cette époque colonel, écrivait à son frère qu'afin de remplacer les factionnaires aux remparts on devait habiller des mannequins en soldats. Les fumeurs ne résistèrent pas à l'absence du tabac : tous moururent. Parlant de cette hécatombe, une gazette écrivit sereinement que la garnison était "éprouvée par le climat". Le bourrage de crâne ne date pas d'aujourd'hui !

    Quant à l'héroïque colonel d'Illens, qui commandait la place, il mourut six mois plus tard dans une rencontre de la colonne de Changarnier avec les troupes d'Abd-el-Kader. Et je lis dans Saint-Arnaud "ll fallut l'enterrer de nuit, dans le lit d'un torrent dont on détourna le cours pendant quelques instants ; les indigènes profanaient les tombes de nos morts".
    C'était la guerre ! Et si elle est une école de vertus, elle est aussi - chacun le sait - une libération de la bête invétérée en l'homme. Sur cet épisode douloureux de l'histoire de Miliana, s'inspirant du journal du colonel d'Illens, le poète Autran écrivit un poème. on eût préféré que ce fût Lamartine ou Victor Hugo, Mais ces cygnes insignes ignoraient l'Algérie et les héros et les victimes qui tombaient pour sa conquête. Ils préféraient la fiction à la réalité, la Légende à l'Histoire. Au lieu de "s'engager, comme on dit aujourd'hui, ils planaient séraphiqueutent "au-dessus de la mêlée", comme on disait hier.
    Donc à ces demi-dieux l'Algérie ne doit rien. Ce qui ne l'empêcha pas - ce qui est chevaleresque - d'honorer l'un et l'autre. Seul parmi la gent écrivassière de cette époque, Balzac manifesta une sympathie soutenue pour ce qui - par nos soldats - s'édifiait en Algérie. Lui seul eut la divination que pour nous 1830 avait été plus et mieux que "la bataille d'Hernani" le premier acte d'une épopée d'où devait naître ce qu'il nomme si justement "la Seconde France".
    Or mesurons l'ingratitude du destin Balzac est l'un des rares grands écrivains français dont le nom n'a pas été donné à un village d'Algérie. Nous avons Lamartine et Victor-Hugo, nous n'avons pas Balzac. L'Algérie a dédaigné d'honorer l'auteur de "La Comédie humaine" !

    Les débuts d'une ère nouvelle

    En 1842, la face des choses changea. Abd-el-Kader se réfugia dans la province d'Oran. La contrée devint tranquille, et la route du Contas, ouverte par l'armée au début de 1843, permit aux Européens de circuler facilement entre Miliana et Blida. Les constructions nouvelles et restaurées remplacèrent les bâtisses délabrées ou détruites. On capta les eaux et on les canalisa. On traça les rues. On planta des arbres : une ère nouvelle commençait. Huit ans plus tard, le 4 novembre 1850, un Commissariat civil était créé, auquel succedera bientôt une sous-préfecture. Puis Miliana deviendra le siège d'une justice de paix et le chef-lieu d'une subdivision militaire.
    En 1873, Miliana comptait 6 274 habitants, départagés ainsi :1 255 Français, 987 étrangers, 841 Juifs et 3 191 Musulmans. Au dernier recensement la population globale s'élevait à 15 327 habitants. Vers 1930, M. Alexandre Michalet étant maire, un mouvement de fièvre urbanistique anima la capitale du Zaccar, jusqu'à ce jour alanguie dans un immobilisme oriental. On installa les égouts, en renouvela les caniveaux et les trottoirs, on empierra et asphalta les rues, on abattit un tronçon des remparts, on construisit ce qu'on appelait encore des .B.M." (habitations à bon marché), beaux immeubles de quatre étages, ce qui, pour Miliana, où les platanes sont plus hauts que les toits, représentait des gratte-ciel...
    Enfin on édifia un hôpital, un hôpital si bien situé et si bien agencé que tous les gens de la plaine, l'apercevant de loin audessus des vergers tombèrent malades pour la joie de monter s'y faire soigner...

    Le grand hôtel 

    J'oubliais : dans le même temps, un Milianais entreprenant construisait un hôtel, un vrai "grand hôtel", dont la façade lambrissée d'un marbre miroitant, semblait devoir fasciner toutes les alouettes du tourisme.
    Il n'en fut rien. En dépit de cet effort sincère de la municipalité et des particuliers, Miliana n'est pas devenue le relais touristique privilégié que sa situation l'autorise à vouloir être. La ville elle-même se dépeuple et se dévitalise. J'ai connu à Miliana une école normale d'institutrices, une subdivision militaire, une école d'enfants de troupe. Tout cela l'a désertée et la garnison actuelle ne dépasse pas 800 hommes. Et chacun de répéter dans les années 50 que Miliana se meurt !



    Un espace vital mal réparti

    M. Bonnet, professeur au collège et maire de Miliana, à l'époque disait : "Avant tout je dois vous dire - et cela vous fera comprendre beaucoup de choses - que si la garnison actuelle est peu importante (de 600 à 800 hommes), les terrains militaires représentent une superficie égale à la moitié de celle de la ville, occupée par 6 000 habitants environ. Pour insuffler à la capitale du Zaccar un renouveau de vitalité, il faut donc - puisqu'il est difficile d'augmenter la population civile déjà entassée dans de vieilles maisons sans confort - augmenter la garnison, ce que permet l'importance des casernes.
    "Mais il faut loger les cadres, ce qui, actuellement, ne nous est guère possible. C'est pourquoi on investira dans la réalisation d'un groupe d'habitations à loyer modéré, dont les deux cinquièmes des 96 logements seront réservés aux militaires. "Notre programme d'habitat, poursuit M. Bonnet, comprend également l'agrandissement de la Cité musulmane. Un immeuble de trois étages comportant 27 logements, doit y être édifié prochainement, ainsi qu'un immeuble en copropriété de 32 logements".
    Si le commerce, qui fait les villes florissantes, somnole à Miliana, elle semble renaître par tout un quartier de neuves et élégantes villas.
    C'est en dehors de la porte du Zaccar, en contre-haut de la route d'Affreville. Tout un quartier résidentiel a poussé comme un champignon là, et je suis heureux d'ajouter que la plupart de ces demeures font honneur à leurs constructeurs, car bien rares sont celles qui offensent le bon goût. Blanches et pimpantes, avec leurs pergolas et leurs jardinets fleuris, elles donnent l'impression de la prospérité et du plaisir de vivre. Et ce n'est pas un terme, c'est un commencement : on continue à bâtir. Cette constatation me conduit à cette conclusion : non, Miliana n'est pas une moribonde. Assoupie dans son nid de verdure, son apparente torpeur est une incubation. Elle est en crise de croissance, dont la sagesse de ses habitants et des pouvoirs publics sauront la faire triompher.

    Les platanes, parure majeure de Miliana

    Ce qu'il faut conserver, ce sont les majestueux platanes des rues Saint-Paul et Saint-Jean qui sont l'une des plus sûres parures de Miliana, et qui érigent sur la chaussée une arche de feuillage, si agréable l'été. A l'heure où j'écris ces lignes, Blida remplace les siens, aussi beaux que ceux-ci, par des bigaradiers. Cet oranger amer est un gracieux arbuste et j'ai admiré et loué ceux qui ornent l'avenue de la Gare. Mais les généraliser ne me paraît pas heureux, A Blida le soleil darde et les bigaradiers ne dispensent pas beaucoup d'ombre : les Blidéens et leurs visiteurs vont s'en apercevoir.
    Pour moi, je n'imagine pas Miliana, ni Tlemcen - ni la place d'Armes de Blida - découronnées de ces beaux arbres.
    Lors de mes premiers séjours, des deux côtés de la rue Saint-Paul, un ruisselet sussurait cette eau vive et claire, qui me rappelait les euripes de la Rome patricienne, quelle était douce à voir, agréable à entendre aux jours caniculaires Ce beau temps n'est plus. Pour les besoins - je crois - de la mine du Zaccar, on a détourné les eaux qui réjouissaient les yeux et charmaient les oreilles en rafraîchissant l'air. C'est une beauté de plus détruite par l'industrie.

    Un promontoire dans une mer de verdure

    Si comme toutes les villes musulmanes - Miliana était sans arbres avant que Saint-Arnaud eut planté les platanes qui en sont les ornements, les vergers qui l'entourent ont toujours existé, grâce aux caux qui ruisselaient du flanc de la montagne, ce qui lui valut d'être appelée "la Ville aux mille ruisseaux".
    Shaw, voyageur anglais, qui visita Miliana, vers 1730, en porte témoignage : "Miliana est surtout remarquable par ses belles eaux, ses jardins et les vergers dont elle est entourée".
    Ses jardins sont toujours là, étagés jusqu'à la vallée, et plus beaux que jamais. C'est du rempart sud, vers la Pointe des Blagueurs, qu'il faut les admirer.                                            Où que les yeux se portent, on ne voit que des arbres.
    D'ici la ville est un promontoire sur une mer de verdure.

    D'Abderrazak Djezzar dit Zazak, le Miliana qu'il connut...

     

     


  • Commentaires

    1
    Sadek BRAHIM-DJELLOU
    Dimanche 5 Novembre à 03:44

    Bonjour mon cher MOHAMED.Grâce à toi j'apprends tous les jours.Merci pour tout.Je te souhaite beaucoup de santé pour que tu puisses nous apprendre encore et encore.

    2
    Nacéra Kebir
    Dimanche 5 Novembre à 13:43

    un bel article valorisant superbement Miliana d'antan,mais qu'en reste-il aujourd'hui!Ma ville je j'adore mais je te pleure.....



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