• Tombeza

     Moments de vie que certains d'entre nous ont connus                                                             durant la révolution algérienne la plus grande avec celle du Viet-Nam.                                      Errahma à tous nos Chouhada...

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    Tombéza
    par Rachid Mimouni 
     
    ...IL m’arrivait seulement de me rendre de temps en temps au grand souk du dimanche installé sur l’immense esplanade centrale du village qui accueillait hebdomadairement le marché aux légumes, logé dans le hangar de l’ancienne coopérative de tabac, le marché aux tissus avec ses féeries d’étoffes et de soies croulant en rouleaux infinis, le marché aux vêtements, le marché aux chaussures, le marché de quincaillerie, et plus loin encore le marché aux bestiaux, le coin des prestidigitateurs, des magiciens, des charlatans, des vendeurs de beaumes ou potions miracles, des herboristes, des arracheurs de dents avec leurs tenailles chromées et leur petit tapis où s’éparpillaient des chicots de tailles et de couleurs invraisemblables, des poètes populaires avec leur bendir qui racontaient la geste des compagnons du Prophète, et puis l’aire des vendeurs d’huile d’olive, des paysans venus écouler leur surplus de figues sèches ou l’excédent de semences de céréales obtenus de la Société Indigène de Prévoyance, les barbiers voisinaient avec les saigneurs qui installaient leurs clients sous une tente et qui, après leur avoir rasé la nuque, en incisaient la peau en deux endroits pour y placer les ventouses coniques qui allaient sucer et recueillir le trop-plein de sang qui sera déversé aux abords mêmes de l’abri, sur les monticules de cheveux coupés, sous la chaleur le liquide coagulé dégageait une odeur écoeurante qui attirait les mouches et les chats, et le vendeur de merguez se plaignait de cette promiscuité qui dissuadait ses clients potentiels. Et les gens allaient et venaient sur la place grouillante au centre de laquelle l’armée avait installé un half-track sur le plateau duquel un maquisard repenti, visage sous cagoule, micro à la main, exhortait les gens à rallier la France, la France est forte, la France est généreuse, rendez-vous, rendez vos armes, vous n’avez rien à craindre, il ne vous sera fait aucun mal, vous serez protégés, sinon vous serez écrasés, exterminés, la France possède des avions, des chars, des canons, des mitrailleuses, que pouvez-vous faire avec vos fusils de chasse rouillés ? Faites comme moi, rendez-vous et je vous promets que vous ne le regretterez pas, et l’homme prenait de l’assurance, enhardi devant la puissance de sa voix amplifiée par les haut-parleurs, et le ton, au départ hésitant, se chargeait de chaleur et de conviction, le débit devenait plus fluide, le geste moins gauche, et en discourant de sa hauteur l’homme promenait son regard sur la grouillance humaine qui vaquait dans l’indifférence à ses occupations, et l’homme s’approcha jusqu’à frôler la ridelle du véhicule, sortit son pistolet et bras tendu fit éclater la tête du tribun dont la cervelle ensanglantée éclaboussa la cagoule noire, l’homme s’abattait sur le sol, les haut-parleurs avaient transformé le coup de feu en coup de tonnerre, l’amplificateur déréglé émettait un son d’une stridence insupportable qui augmenta la panique de la foule, fourmilière qu’un coup de pied de promeneur distrait met en émoi, qui se rua vers les trois portes de la place, qui enjamba les grilles, primaient la taille et la force, les vieillards redevinrent ingambes et alertes, il y eut des enfants piétinés, qui perdit son turban, qui abandonna son burnous, qui laissa un soulier, son couffin, sa canne... En quelques minutes, le souk se clairsema. Arrivèrent enfin les soldats pour bloquer les portes. Réflexe absurde le seul qu’ils ne risquaient pas de choper était l’auteur de l’attentat, sans doute le premier à s’être débiné. Ne restaient que les marchands qui refusaient d’abandonner leur étal, peut-être aussi des estropiés, des culs-de-jatte, des naïfs, des Européens... Commencèrent alors les fouilles et les vérifications d’identité qui durèrent jusqu’à la tombée de la nuit.
    AU cours de la bousculade, ma petite taille m’avait desservi et mon agilité ne me servit à rien. Pour la première fois de ma vie, je connus l’effarement du renard pris au piège. Aucun moyen de s’éclipser. Alors autant avancer vers les soldats parmi les premiers. Regards soupçonneux, fouille méticuleuse. Un reste de pudeur les empêche de soupeser l’entrejambe.
      -  Papiers !
    Je restai coi.
      -  Tes papiers !
    Bourré d’agressivité. Pas loin de m’accuser de tous les maux du monde. Mépris à fleur de lèvres. Un jeunot presque imberbe. Le casque lui avalait presque toute la tête. Un acteur débutant en représentation. Je fixai ses mains graciles et blanches, parcourues de veines bleues très apparentes, mais qui trituraient sans cesse la mitraillette noire. On avait dû le ramasser alors qu’il gambadait encore dans les faubourgs aisés de Paris. Braves petits-bourgeois de parents, morts d’inquiétude, venus l’accompagner jusqu’à la gare. Et lui redressait le torse, enthousiasmé par le nouveau rôle qu’on lui proposait. S’il l’avait fallu, aurait-il eu le courage d’appuyer sur la détente ?
      -  Je n’ai pas de papiers.
    Il dut prendre ma réponse pour une provocation car je vis ses lèvres se crisper. A quoi bon essayer de lui expliquer ? Je ne parviendrais sans doute qu’à aggraver mon cas. Autant faire l’idiot.
    Le jeunot me saisit brutalement par le col de la veste, me secoua à plusieurs reprises, puis me guida vers le camion militaire qui stationnait à quelques mètres de là. Deux méchants coups de pied m’aidèrent à grimper plus vite.
    Je ne sus jamais pourquoi à ce moment-là mes yeux s’emplirent brusquement de larmes. Cette soudaine susceptibilité m’irrita. Ce n’était pourtant pas le premier coup de pied que je recevais. Je me souviens d’avoir établi une obscure relation entre la jeunesse du soldat qui me malmenait et cet attendrissement imprévu.
    Je crois qu’au fond de moi-même je plaignais ce gosse arraché à ses jeux tranquilles et qui se retrouvait à des milliers de kilomètres de sa maison, costumé en soldat pour s’amuser à celui de la guerre, certainement inconscient des dangers de son rôle, qui ignore la froide efficacité du jouet qu’il manipule, un jour, comme le harangueur à la tête éclatée, tu t’étaleras sur le sol, les yeux perdus, la mine incrédule, et ta mère pleurera des larmes de sang, et cette image hantait mon esprit alors que je m’asseyais face aux quatre paysans qui se trouvaient déjà sur le camion, et elle dansait toujours devant mes yeux quand vers minuit le véhicule démarra pour emmener la vingtaine de suspects à la caserne du 2e Dragon située sur les hauteurs du village. On nous enferma dans une cellule commune avant de nous soumettre à de longs et stupides interrogatoires.
    LONGS cheveux argentés impeccablement peignés, rasé de près, lunettes de soleil à la dernière mode, élégant et svelte dans un uniforme aux plis rigides, le sémillant lieutenant de la Section Administrative Spécialisée regardait s’éloigner le véhicule militaire en secouant la tête.
      -  Petits cons, va ! Fiers comme des coqs de nous avoir ramené quatre bouseux sans pièce d’identité comme s’ils nous avaient livré pieds et poings liés les chefs de la rébellion. Ils ne se rendent pas compte. Boucler le souk un quart d’heure après l’attentat. S’imaginaient peut-être que le terroriste allait tranquillement attendre leur arrivée. Et le meilleur moyen de le découvrir : fouiller les gens, alors que le pétard gisait sous le camion. Qu’est-ce qu’on va bien pouvoir faire de ces gueux ?
    Il n’en revenait pas, le petit aspirant myope et voûté, qui enlevait et remettait sans cesse ses lunettes et répétait ses questions en articulant bien les mots, comme si le problème relevait d’un défaut de compréhension, comme s’il était en train de faire la leçon à une classe de petits indigènes, ce dont il s’était chargé pendant un certain temps en attendant l’instituteur commis par l’état-major, il s’entêtait, insistait, et sa propre obstination l’énervait, il haussait le ton, il avait envie de me boxer, il a fini par se lever de son bureau pour venir me gifler, j’ai failli rigoler devant cette gifle mal fagotée, à peine appuyée, bâclée en quelque sorte, quatre doigts lâches qui arrivent sur ma joue en ordre dispersé, et déjà la main du petit aspirant se rétracte et se cache derrière le buste, honteuse, lui baisse les yeux, bourré de remords, il se voit en affreux tortionnaire, comment ai-je pu en arriver là ? se demande l’ancien étudiant gauchiste en sciences politiques aux idées plus que marquées, chienne de guerre, cette gangrène nous pourrira tous, insensiblement mais inéluctablement, et il réintègre rapidement son bureau, la main coupable s’empare du stylo qu’elle n’aurait jamais dû abandonner, il n’ose plus me regarder, voilà, voilà ce qui arrive quand on vous énerve, lâche-t-il piteusement, comme en signe d’excuse.
    Il n’arrivait pas à comprendre, le petit aspirant, qu’en ces temps de guerre on pût encore se balader en ville sans pièces d’identité, en dépit de la loi, et les trois paysans qui m’avaient précédé lui firent entrevoir l’abîme qui séparait sa conception du pays de la réalité, et de guerre lasse il avait fini par les expédier vers le service municipal de l’état civil pour leur demander de ramener l’extrait de naissance nécessaire à l’établissement d’une carte d’identité. Il pensait liquider mon cas de la même façon.
      -  Avec ce papier que je te donne, tu iras à la mairie demander un extrait de naissance et tu reviendras ici avec le document et six photos.
      -  Ils ne me le donneront pas.
      -  Comment ?
      -  A la mairie, on ne me donnera pas d’extrait de naissance.
      -  Pour quelle raison ?
      -  Parce que je ne suis pas inscrit dans les registres de l’état civil.
      -  Ecoute-moi, tu n’as pas compris. La déclaration se fait le jour de ta naissance. Ça a été fait par ton père, alors tu es inscrit, comme tout le monde.
      -  Le jour de ma naissance, personne n’est allé me déclarer.
      -  Comment cela ?
      -  C’est comme ça.
      -  Et comment tu as pu vivre jusque-là ?
      -  Cela ne m’a pas beaucoup gêné jusque-là, répondis-je en réprimant un sourire.
      -  Ecoute, tu m’énerves. Tu prends ce papier pour aller à la mairie et on verra après. Nom et prénom ?
      -  Je n’ai pas de nom.
      -  Pardon ?
      -  Je n’ai pas de nom.
      -  Le nom de famille de ton père, idiot.
      -  Je n’ai pas de père.
      -  Je t’avertis que ça va mal aller pour toi.
      -  C’est vrai, mon lieutenant, je n’ai ni père, ni nom, ni prénom.
    L’officier laissa tomber son stylo et redressa le buste pour me fixer avec sévérité. L’exaspération le gagnait.
      -  Il a bien fallu quelqu’un pour aider ta mère à te fabriquer, non ? me lança-t-il sur un ton suraigu.
    Il n’avait l’habitude ni de gueuler ni d’être grossier, mais il sentait que chacune de ses questions ne faisait que l’enferrer davantage.
    JE crois que c’est l’entrée du lieutenant qui le sauva de la plus totale déconfiture. Celui-ci était de belle humeur ce matin-là, et comme il s’ennuyait, il avait décidé d’aller se consacrer à son passe-temps favori : se payer la tête de son naïf sous-ordre.
      -  Alors, Martin, pas encore liquidé tes bougres ?
      -  Celui-là me pose quelques problèmes.
      -  Oui ?
      -  Non seulement il n’a aucune pièce d’identité sur lui, affirme qu’il n’en a jamais eu, qu’il n’a ni père, ni nom, ni prénom.
      -  Tiens, tiens, intéressant. Il sait parler français ?
      -  Il le baragouine pas trop mal. Enfin, il comprend ce qu’on lui demande et parvient à construire des phrases intelligibles. Il dit qu’il l’a appris à la ferme de Biget où il travaillait comme garçon d’écurie.
      -  A la bonne heure, fit l’officier. On va lui demander de raconter son histoire. Allons dans mon bureau où se trouvent ma pipe et mon tabac.
      -  Je voyais bien que le lieutenant de la S.A.S. était décidé à se divertir, et qu’il voyait dans mon cas l’aubaine qui allait lui en fournir l’occasion.
      -  Alors comme ça, tu n’as pas de nom ?
    Pas de nom ! Quelle chance pour les gosses de mon âge qui eurent la joie de m’affubler d’un monstrueux surnom. Tombéza ! Il ne faisait pas bon le prononcer en ma présence. Bancal et rachitique, tordu comme un athlète de foire, mes griffes étaient promptes à lacérer les joues de l’impudent qui aurait osé prononcer les syllabes fatales, mais je devais reconnaître que l’inventeur de ce sobriquet avait eu un éclair de génie pour parvenir à qualifier si parfaitement le rictus permanent qui déformait mon visage.
    Pas de nom ! Nos paysans s’arrangeaient pour entretenir le moins de relations possibles avec l’administration coloniale. On inscrivait les nouveau-nés à l’état civil à l’occasion d’une visite au souk, quand on se le rappelait. On ne prenait jamais la peine d’informer la mairie des décès survenus. A quoi bon tout cela ? On ne se souvient de nous que pour la conscription ou la levée des impôts. Ainsi, parfaitement fausses, les statistiques démographiques que tenaient soigneusement une armée de bureaucrates. L’un de ces employés de mairie s’effarait devant la croissance des registres d’état civil qui chaque année prenaient un peu plus d’épaisseur, et il commentait, avec de sombres hochements de tête, incompréhensible, une mortalité infantile proche de zéro, ne savait pas, le petit employé scrupuleux, que l’enfant qui vient de naître prend la place et le nom de celui décédé, une opération à somme nulle en quelque sorte, personne n’est lésé, inutile de se déranger à rayer l’un pour inscrire l’autre, et puis cette masse de vieillards de cent cinquante ans passés, et toujours vivants selon les registres, cela défie toutes les lois de la nature, autant brûler ces fiches dérisoires...
    Pas de nom ! Ni même un prénom. Pas le droit d’exister. Messaoud refusait de poser son regard sur moi, ne m’évoquait jamais dans ses propos, m’oubliait quand il faisait le compte du nombre de gandouras à acheter pour le jour de l’Aïd, et alors que je rampais sur le sol de terre battue, il lui arrivait de m’emjamber avec une grimace de dégoût, exactement comme il l’aurait fait pour la merde d’un chien rencontrée sur son chemin.
    A partir de 1940, avec l’irruption de la guerre, la misère devint insupportable. Les gens s’habillaient de sacs de jute, chaussaient d’antiques peaux de chèvres ou de boeufs retenues autour du pied par une ficelle, se nourrissaient de figues sèches, de gibier, d’herbes, de fruits sauvages et de millet d’oiseau moulu qu’on mélangeait avec une poignée de farine pour fabriquer une galette qui s’effrite dans la bouche avec un goût de sable sec.
    L’institution du rationnement ne fit qu’empirer la situation, fleurir le marché noir, développer la corruption qui permit d’engraisser le garde-champêtre qui agissait au nom du Caïd et décidait du nombre de personnes à inscrire sur la carte de rationnement. Mais même en ce temps de disette où les listes d’enfants permettaient d’obtenir les précieux tickets de farine, de sucre, de café, Messaoud refusait obstinément d’ajouter un nom sur le document familial.
      -  En somme, tu n’as pas d’existence, conclut le lieutenant avec un large sourire. A un endroit de mon récit, je vis ses yeux briller, sa satisfaction s’accroître et je compris qu’il venait d’avoir une idée qu’à son habitude il devait considérer comme géniale. Cet homme comblé par la nature et la fortune semblait croire que toutes choses de la terre n’avaient de raison d’être qu’à venir briser le mortel ennui qui étouffait une existence dont l’apparente vacuité le désolait. Cette nouvelle façon de faire la guerre instaurée par les S.A.S. le comblait d’aise. On s’y distrayait bien plus que dans un régiment classique. Cet organisme disposait d’une large gamme de prérogatives et de pouvoir. Il régentait la population du camp de regroupement à l’aide d’une brigade de harkis bien plus obéissants que les recrues du contingent, disposait de pouvoirs de police, d’état civil, dispensait des soins médicaux, fournissait une aide alimentaire aux nécessiteux, gérait une école pour les exclus du système scolaire. [...]
      -  Eh bien, nous allons te fabriquer une existence, te donner un nom et te fournir une belle carte d’identité que tu pourras produire à tous les contrôles. Tu vas avoir l’exceptionnel privilège de choisir ton nom. Comment veux-tu t’appeler ?
      -  SNP, peut-être ? suggéra Martin.
    La grimace du lieutenant rejeta la proposition.
      -  Sans nom patronymique. C’est un paradoxe. Et puis c’est trop banal. On va lui demander d’abord. Tu as une idée ?
      -  Oui.
      -  Comment tu veux t’appeler ?
      -  Tombéza !
      -  Bravo, mon gaillard ! Toi, bonhomme, tu commences à me plaire.
    C’EST ensuite qu’il me proposa de devenir responsable du village de regroupement. Il tenait beaucoup aux formes, le lieutenant Petit, et à l’emploi de certains mots. Il ne voulait pas qu’on parlât de camp, cela rappelait trop les camps de concentration. Il fallait dire village de regroupement de populations, venues, selon la théorie officielle, de leur propre initiative se placer sous la protection de l’armée. Dès qu’on suspectait un douar d’accueillir les maquisards on envoyait un adjudant.
    • Vous devez évacuer les lieux. Vous avez quarante-huit heures pour le faire. Passé ce délai, les bulls viendront raser tout ce qui restera debout.
    Il faut alors rejoindre le « village » de regroupement : un flanc de colline abrupt et glaiseux, chemins rendus impraticables l’hiver tant l’argile humide retient les pieds qu’elle ne finit par lâcher qu’après un grand effort dans un horrible bruit de succion, et chercher à se caser sur le bout de terrain encore disponible, construire sa bicoque en roseaux secs, heureusement que ce matériau ne manque pas dans la région, se dépêcher, sous la surveillance des harkis et les menaces du patron de la briqueterie qui leur promet que bientôt ses propres bulls parviendront au seuil des portes, et qu’il leur faudra encore aller ailleurs, j’ai une concession communale en bonne et due forme pour l’exploitation du gisement d’argile, on avait promis au début qu’il n’y aurait que quelques personnes qui s’installeraient à l’extrême frange du terrain, où mes engins n’arriveront pas avant dix ans, mais depuis on n’a pas cessé de déplacer de plus en plus de personnes, et l’industriel exhalait sa fureur contre le lieutenant de la S.A.S. qui voulait l’obliger à fermer son usine, contre ces miteux qui n’achetaient jamais la moindre brique, jamais la moindre tuile, préféraient les murs de roseaux secs enduits d’une couche de terre et des toits de chaume, en été, tout y est si sec qu’une seule allumette suffirait à me débarrasser de ces gueux, de leurs gosses aux yeux chassieux où s’agglutinent les mouches, qui n’arrêtent pas de chaparder dans l’enceinte de la fabrique.
    • La fonction n’est pas rétribuée, mais nous pourrons t’accorder quelques primes et divers avantages qui compenseront largement. Ton travail consistera à transmettre nos directives à la population, à veiller à ce qu’elles soient respectées, à nous signaler tout événement notable, à veiller à ce qu’aucun étranger ne puisse venir passer la nuit chez une famille sans obtenir l’autorisation de Martin, et surtout surveiller toute tentative de contact des rebelles. Tu auras à faire respecter le couvre-feu, c’est toi qui désigneras les familles nécessiteuses qui bénéficieront de l’aide alimentaire. Je ne te cache pas que la fonction de responsable du village est mal vue par le F.L.N. qui considère que c’est de la collaboration. Tu risqueras de recevoir quelques menaces. Voilà en gros de quoi il s’agit. Martin pourra te fournir toutes les explications nécessaires. Est-ce que tu acceptes ?
      -  D’accord.
    La nouvelle de ma nomination fit le tour des maisons en moins d’une journée. Au cours de toute mon existence passée, je n’avais lu dans les yeux de mes vis-à-vis que la crainte mâtinée de mépris ou d’abjection que j’inspirais. Je fus étonné de constater la considération que me conféra ma nouvelle fonction. Il suffisait donc d’un peu de pouvoir pour faire changer les jugements les plus tranchés. Je crois que c’est ce jour-là que j’ai trouvé par quel bout tenir les hommes et le point d’appui de mon levier. Je ne devais jamais l’oublier.
    LES hommes que je croisais prenaient l’initiative de me saluer. Ils venaient aussi m’exposer leurs doléances. Triste condition que celle des regroupés. Paysans qui se retrouvaient à plusieurs heures de route de leurs terres, avec le couvre-feu, on a juste le temps d’aller et venir, ça ne vaut pas la peine de se déranger, nos vergers sont à l’abandon, nos champs en friche et d’ailleurs il a fallu vendre la paire de boeufs qui tiraient la charrue, les quelques chèvres et moutons, le lieutenant ne veut pas d’animaux dans la zone, il prétend que ça répand les maladies, mais chez nous, nous avons toujours vécu ainsi, nos animaux dorment dans la même pièce que nous, dans une partie basse aménagée, ici il n n’est pas possible de retrouver du travail, le patron de la briqueterie nous menace avec son fusil dès que nous approchons de l’enceinte de l’usine, nous oblige à ramasser les ordures jetées dans la dépression creusée par ses machines, les colons ont mécanisé leurs exploitations, face à l’insécurité abandonné les terres les plus lointaines, où se sont installés des soldats, il faut aller chercher l’eau à trois heures de marche d’ici, et sur le chemin nos filles sont en butte aux sadiques et aux voyous, il faut en parler au lieutenant, M. Tombéza, lui dire que les harkis nous persécutent, qu’ils profitent de leur uniforme pour s’approvisionner gratuitement dans nos magasins, piller nos champs, nous humilient en entrant dans nos maisons en l’absence des hommes, pour voir nos femmes et nos filles, et nous ne pouvons pas admettre cela, de voir ainsi bafoué notre honneur, et moi je savais qu’il ne restait pas grand-chose de cet honneur revendiqué, que la misère et la faim et la peur l’avaient rongé de toutes parts, que ces mercenaires dont ils se plaignaient avaient leurs entrées dans bien des foyers, qu’ils leur sacrifiaient les jeunes veuves ou divorcées de retour au logis paternel, les femmes aux maris absents, partis en France à la recherche d’un emploi ou montés au maquis, et pour les plus avides et les plus ambitieux, leur plus belle jeune fille, tout cela en échange de quelques bidons d’huile ou kilos de farine, sans parler de celle qu’ils prenaient de force, après avoir fait irruption en pleine nuit dans la masure arme pointée, et toute la famille alignée contre le mur assistait, pétrifiée par la peur, aux ébats de l’homme et de la fille, et dans des scènes qu’on me décrivait, pas une seule fois, une seule, on ne m’a dit que le père s’est rué sur le satyre pour protéger son enfant, et j’ai compris que le désir de vivre l’emportait sur toutes les humiliations, et le professeur Meklat, chirurgien émérite, qui avait lui aussi l’expérience de la mort, de toutes les lâchetés, les abjections, les bassesses que sa peur provoque, le professeur Meklat disait qu’il fallait protéger l’homme de son animalité, ne jamais le placer devant ce choix ultime, réprimer par la loi le surgissement de la violence, la violence est multiforme, disait le professeur Meklat, qui n’avait pas beaucoup apprécié mon affectation dans son service, même s’il avait deviné que j’étais celui qui écoutait ses discours avec la plus grande avidité, celui qui les comprenait le mieux, alors qu’en fait il ne s’adressait qu’à ses internes, la misère, la faim, la maladie sont les premières violences, l’injustice est aussi une violence, le développement doit viser la diminution de l’état de violence de la société, et il ne craignait pas d’ajouter, ce praticien hors pair, que le déni de démocratie était aussi une violence, ainsi que les atteintes aux libertés, il affirmait cela tranquillement sachant que ses propos ne manqueraient pas d’être rapportés à la police et au responsable du Parti, mais ce dernier, que je connais bien, notait tout et laissait faire, et sous son apparence de crétin béat content de lui et de son sort, savait exactement à quoi s’en tenir, et, en ses jours de confidence, ne manquait pas de déverser son mépris sur ce qu’il appelait nos intellectuels, ils ne savent que parler, parler sans fin et sans objet, ce ne sont pas les intellectuels qui ont pris le maquis, si nous avions compté sur eux nous serions encore une colonie française, et pourtant ils étaient mille fois mieux armés que nous, je peux même dire que nous n’avons pas voulu ouvrir le dossier de certains d’entre eux, qui pourrait nous révéler d’étonnantes choses, leurs discours ne servent qu’à les leurrer eux-mêmes, et parce qu’il leur est consenti une petite parole, ils s’imaginent avoir conquis un espace de liberté qu’ils ne cesseront pas d’agrandir, ils n’ont pas encore pris conscience du ghetto dans lequel ils sont confinés et aux limites duquel viennent lamentablement avorter leurs belles sentences, ils s’illusionnent encore sur le pouvoir des mots, alors qu’un arrivage de frigos mis sur le marché aura auprès du peuple plus d’écho que cent arrestations d’intellectuels, qu’une petite victoire de l’équipe nationale de football restera bien plus longtemps dans les mémoires, qu’il suffît de mieux alimenter les magasins et les bars pour rendre euphorique une population qui n’a que faire de leurs belles idées, et les plus conscients d’entre eux savent la contradiction dans laquelle ils se trouvent, comme ce professeur Meklat dont le discours nous condamne quand ses actes nous servent, tout ce qu’il fera de bien est en définitive à mettre à notre crédit, et demain je revendiquerai ses succès, il ne l’ignore pas, mais comment s’en sortir sans faire de casuistique, sans se noyer dans les nuances, sans oublier que nous disposons d’une armée de leurs congénères, empressés et serviles, qui viennent d’eux-mêmes frapper à notre porte, prêts au premier signe à monter à l’assaut pour mettre en pièces leurs confrères, et il fait merveille, leur venin d’opportunistes hargneux et jaloux, il suffirait de lâcher la laisse... quand le temps sera venu [...]
    Rachid Mimouni, Ecrivain algérien


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